Introduction. Le document d’archives à l’ère du numérique : Réflexions sur les pratiques actuelles de la recherche

Par Marie-Luce Pujalte-Fraysse
Publication en ligne le 08 mars 2022

Texte intégral

« Nul ne consulte une archive sans projet d’explication, sans hypothèse de compréhension. »1

1Ce dossier est l’émanation d’une rencontre conclusive entre chercheurs de différentes universités et institutions, pour l’axe transversal du Criham « Traces et usages du passé »2. Durant cinq ans, de 2015 à 2020, cette thématique a permis d’engager une réflexion sur le repérage des traces et l’étude des usages, dans la perspective des travaux précurseurs de Krzysztof Pomian, d’Alain Schnapp ou encore de Pierre Nora3. Au-delà des témoignages matériels ou conceptuels du passé, a émergé la question de l’appropriation en tant que modèle épistémologique. En donnant du sens aux notions d’influence, de copies ou encore d’imitation, cette ouverture contribue désormais à mieux comprendre la validité du jugement esthétique, la valeur mémorielle des récits et l’intentionnalité des attitudes contemporaines4, qui accompagnent tout processus de création5.

2A partir de ces constats bien connus de l’historiographie, et par-delà l’état de la conservation des sources primaires en France, nous avons souhaité démontrer, grâce à cette journée d’études, l’influence des nouveaux usages numériques sur l’exploitation du document d’archive et sur sa valorisation. Nous avons proposé des éléments de réflexion sur notre rapport actuel face à l'archive, en questionnant les biais et les impensés qu'elle peut générer : vecteur de fixation de la mémoire, elle demeure subjective et orientable. En tant qu’argument téléologique, elle peut conduire à des abus d’interprétation par la manipulation des images ou de l’écrit.

3En dépit de ces réserves, les sources, qui sont elles-mêmes des traces, en tant qu’éléments constitutifs d’un passé lointain, voire perdu, sont centrales dans les pratiques du chercheur en sciences humaines et essentielles pour l’interdisciplinarité des questionnements. Au carrefour des disciplines, elles participent au processus d’authentification des objets et du passé. Les traces6 dont elles témoignent sont des indices qui permettent de reconstituer un parcours, d’identifier des usages, des changements de paradigme ou encore de préciser des attributions d’œuvres. Pourtant, les archives suscitent encore aujourd’hui un débat critique sur leurs enjeux et usages7.

4Déjà en 1975, André Chastel lançait un cri d’alarme dans un éditorial8 qui fit immédiatement date dans le monde de la recherche et qui insistait sur l’obligation absolue pour l’histoire de l’architecture « de remettre les archives au cœur de l’observation »9.

5En parallèle de cette prise de conscience, l’écriture historienne évolua à la fin des années 1980, dans le sillage d’Arlette Fage10, à la faveur d’une nouvelle manière de penser l’archive, sous l’influence des émotions. En conditionnant la mise en retrait de l’esprit par ses espaces feutrés et ses pratiques très codifiées, le microcosme des archives mobilise avant tout des émotions nées de la matérialité des papiers. Leur toucher, leur lecture rendent tangibles une réalité lointaine et une identification du chercheur à ces traces, surgies des cultures anciennes. Mais, après le premier flot d’émotions et de surprises, le processus d’analyse se met en place car la source historique constitue seulement le point d’entrée matériel dans le passé, un « paradigme de l’indice »11.

6Comment l’historien passe-t-il alors de la preuve à l’affirmation et à une vérité objective, sachant que la valeur de ces pièces écrites repose sur l’instantané d’un moment donné ? Comment se prémunir contre les abus de l’interprétation si ce n’est par une mise à distance conduisant à utiliser les sources comme un instrument de médiation entre l’explicite et l’implicite ? Michel de Certeau suggère un processus identique lorsqu’il incite à travailler les archives en termes de résistance, de limites et de frontières12.

7Les travaux de Paul Ricœur permettent à l’aube des années 2000 de s’interroger à nouveau sur le rapport ambigu qu’entretiennent l’histoire et la mémoire. L’auteur pose ainsi trois impératifs liminaires au principe d’appropriation :

« J’appelle phase documentaire celle qui se déroule de la déclaration des témoins oculaires à la constitution des archives et qui se fixe pour programme épistémologique l’établissement de la preuve documentaire. J’appelle ensuite phase explicative/compréhensive celle qui concerne les usages multiples du connecteur « parce que » répondant à la question « pourquoi ? » […] J’appelle enfin phase représentative la mise en forme littéraire ou scripturaire du discours porté à la connaissance des lecteurs d’histoire. »13

8Depuis, une prise de conscience collective a réhabilité la notion même de sources archivistiques et la nécessité corollaire de documenter l’Histoire grâce à un effort de neutralité14. Poussant le raisonnement à l’extrême, Jean-Michel Léniaud propose en 2011, de s’émanciper du travail de collecte pour engager une nouvelle réflexion épistémologique :

Dorénavant, la plus-value du chercheur en histoire de l’architecture ne doit plus résider dans son ingéniosité dans l’enquête sur les sources ni dans sa capacité énergétique à produire d’importants rassemblements documentaires mais dans la pertinence de sa problématique, dans sa puissance de synthèse, dans l’ingéniosité de ses mises en situation, dans sa volonté de prendre du champ.15

9Plus récemment, les pays anglo-saxons militent depuis une décennie pour un archival turn afin de renouer les liens d’une histoire culturelle et identitaire souvent détruite, en plaçant l’archive au cœur de l’enquête ethnographique, anthropologique ou encore artistique16.

10Le contenu de ce numéro spécial se nourrit de ces diverses approches, en croisant points de vues académiques et pratiques émergeantes intimement liées au monde du numérique. Malgré les circonstances exceptionnelles qui ont marqué cette journée, nous avons tenu à la publier dans la revue en ligne de notre laboratoire, en la pensant comme un outil heuristique, destiné aux étudiants du Master Histoire, Civilisations et Patrimoine17.

11Aujourd’hui, il semble en effet légitime de rendre sensibles les rapprochements disciplinaires et les modes de valorisation dans le cadre de la réinvention des archives, davantage que d’opposer les méthodes et les usages.

12Les intrications des sujets que la recherche en archives produit ne sont plus à prouver, de même que les forts rapports d’interdépendance entre les domaines des sciences sociales qui rendent compte progressivement de l’évolution de la tradition historiographique. Quatre contributions du présent dossier s’inscrivent dans cette tendance qui réinventent le champ des spécialités.

13Les procès-verbaux d’expertises établis par les greffiers des bâtiments de Paris au xviiie siècle et directement reliés au monde de la construction par le biais du judiciaire, sont le prétexte pour Yvon Plouzennec de s’interroger sur les relations de dépendance et de conflit entre les différents corps bâtisseurs, et plus largement, sur la complexité à définir la profession d’architecte sous l’Ancien Régime.

14En partant de l’exemple des soieries ottomanes produites entre les XVIe et XVIIe siècles, et leurs usages en Europe au XIXe siècle, Khadija Khair se penche sur le statut de ces œuvres d’art. Enjeux d’un savoir-faire artisanal réglementé, elles deviennent sous l’impulsion de riches industriels, des articles produits en masse sous l’effet de la mécanisation. Au XIXe siècle, la réification de ces artefacts par leur entrée dans les institutions muséales trouble les frontières entre modèles originaux et duplicatas en série, chacun accédant à un statut patrimonial sans distinction de genre. En distinguant décors et techniques, l’auteur entend revenir sur l’authenticité de l’ensemble de la production et la réception des œuvres dans le monde occidental.

15Pierre Marty renouvelle la connaissance de Joseph-Marie de Saget, ingénieur de la province de Languedoc, grand ordonnateur des travaux d’édilité publique de Toulouse au XVIIIe siècle, grâce à l’exploitation des archives notariales, croisées avec des mémoires et plans inédits. On y apprend le déclassement social de la famille, la trajectoire du jeune Saget, d’avocat au parlement à ingénieur. A la lumière de ces sources, Pierre Marty reconsidère la position d’un personnage éminent de la société toulousaine dont la postérité s’est emparée, sans en retracer ni l’histoire, ni la complexité en profondeur.

16Aude Nicolas, quant à elle, explique les contradictions qui peuvent naître de la confrontation entre le document archivistique et la réalité de terrain sans laquelle une interprétation objective de l’œuvre peut difficilement fonctionner. Les sculptures du pont de la Concorde à Paris, hommages aux valeureux compagnons d’armes de Napoléon Ier et restées inachevées ont subi au cours de leur histoire plusieurs transformations que seule une lecture attentive de l’œuvre peut déceler et nuancer, en marge des apports documentaires.

17Les trois contributions suivantes opèrent dans le champ plus neuf de la numérisation appliquée à la valorisation d’un patrimoine culturel. Au-delà de la sauvegarde de fonds patrimoniaux ou de traces monumentales, il s’agit pour les auteurs d’exposer les progrès des nouvelles techniques, les conditions de transferts du papier ou du support ancien au numérique, et d’en poser les limites eu égard aux objectifs que la recherche décide d’assigner aux analyses scientifiques dans ce contexte précis. Outil de médiation, le numérique est souvent un indispensable complément pour médiatiser une œuvre disparue ou pour rendre plus aisée l’immersion dans une culture ancienne. Il ouvre ainsi de vastes champs d’expérimentation qu’il convient d’associer à une solide documentation scientifique. Dans chacun des cas étudiés, l’opération technique se double d’un discours intellectuel, qui revêt un grand intérêt pour la diffusion vers le public mais aussi pour la communauté des chercheurs.

18Dans cette perspective, Anaïs Bornet présente le cas du château de Choisy-le-Roi, ancienne demeure de plaisance de Louis XV, aujourd’hui presque entièrement disparue mais qui reprend virtuellement vie depuis 2012 grâce à un projet de reconstitution numérique. Malgré l’état lacunaire de la documentation d’origine, support impératif à la restitution en 3D, le projet constitue une nouvelle source d’attractivité pour un large public, depuis le cercle des initiés jusqu’aux touristes et amateurs d’histoire.

19Dans son article, Béatrice Gaillard s’intéresse à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et au projet actuel ENCCRE qui donne une nouvelle vitalité à la plus vaste entreprise éditoriale du siècle des Lumières. La consolidation de l’appareil critique et l’élaboration de commentaires par des spécialistes des domaines inventoriés, sont destinés à faciliter la compréhension de l’ouvrage dans sa forme la plus pure, dans ses ajouts et diverses versions afin d’en saisir toute la complexité.

20Enfin, à travers les archives de la Péniche Opéra, Cécile Auzolle et Clara Roupie évoquent un pan essentiel de l’art lyrique du XXe siècle. Après un premier travail de repérage des sources et de radiographie des différents types de documents, plusieurs chercheurs, dont les deux auteurs, se sont engagés dans cette entreprise de conservation à large échelle mêlant pratiques d’archivages traditionnelles et techniques de numérisation avancées. Cet effort collectif qui entre en résonnance avec l’élan artistique, dynamique centrale de l’opération, conduit aujourd’hui à mieux comprendre l’histoire du spectacle vivant.

21Si la réflexion autour des humanités numériques trahit un air du temps et une période de renouveau épistémologique, le présent dossier entend rappeler combien écrire l’Histoire dans ses différentes déclinaisons revient à traverser des catégories et à faire coexister des mondes qui appartiennent à des horizons culturels divers.

22En guise de conclusion, nous retiendrons l’image ultime de « l’engagement singulier de l’historien avec l’objet ‘archive’ »18.

Notes

1 Paul Ricœur, La mémoire, lhistoire, loubli, Paris, Editions du Seuil, 2000, p. 170.

2 Programmée une première fois le 12 décembre 2019, cette journée d’études a dû être reportée en raison de mouvements sociaux, pour être finalement annulée le 26 mars 2020 en raison de la crise sanitaire et transformée en numéro spécial pour la revue Tierce.

3 Claire Barbillon, « Traces et usages du passé : introduction », Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de lArt et Musicologie [En ligne], Numéros parus, 2016-1, Dossier.

4 Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments, Son essence et sa genèse, Paris, Seuil, 1984 (1ere édition, 1903).

5 Michael Baxandall, « L’œil du Quattrocento », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°40, 1981, p. 10-49. Erwin Panofsy, Lœuvre dart et ses significations, Essai sur les arts visuels, Paris, Gallimard, 1969.

6 Michael Baxandall, Les Formes de lintention, Paris, Jacqueline Chambon, 2000.

7 Pour le domaine de l’architecture en particulier, voir la nouvelle parution de Charlotte Mus et Hugo Massire (sous la dir.), Papiers et pixels, Collecter, conserver, étudier larchive darchitecture, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2021.

8 André Chastel, « Où sont les archives de l’architecture moderne », Revue de lArt, 1975, n° 2, p. 5-8.

9 Ibid., p. 5.

10 Arlette Fage, Le goût de larchive, Paris, Le Seuil, 1989.

11 Carlo Ginzburg, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire », Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire. Paris, Flammarion, 1989, p. 139-180.

12 Michel de Certeau, « L’opération historique », Jacques Le Goff, Pierre Nora (sous la dir.), Faire de lhistoire, Paris, Gallimard, 1974, p. 3-41.

13 Paul Ricoeur, op. cit., p. 169.

14 Catherine Gousseff et Pascal Dubourg Glatigny, « Tout témoignage matériel du passé fait-il archive ? De la mise en archives et de son usage », Archives au présent, Patrick Nardin et al., Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 2017, p. 13-28.

15 Jean-Michel Leniaud, « Conclusions », Livraisons de lhistoire de larchitecture, Bâtir et Orner, n° 21, 2011, p. 139-143.

16 A titre d’exemples, cette nouvelle mouvance s’applique à l’histoire du féminisme ou encore à l’histoire post-coloniale.

17 Nous tenons à remercier l’ensemble des chercheurs qui avaient accepté de participer au projet et qui ont dû se désister pour incompatibilité de calendrier : Nadine Dieudonne-Glad, Professeur d’archéologie antique, Université de Poitiers, La mise en valeur du fonds du père De La Croix, Éric Sparhubert, Maître de conférences en histoire de l’art médiéval, Université de Limoges, Les aventures de lautel perdu : traces, usages et réappropriations dun autel roman - Dominique Massounie, Maître de conférences en histoire de l’art moderne, Université de Paris-Ouest Nanterre, Lédition numérique participative de LArchitecture de Claude-Nicolas Ledoux, Raphaël Tassin, Docteur en histoire de l’art moderne, Université de Lorraine, E.P.H.E, Paris, Les traités darchitecture, modèles et copies à lépoque moderne.

18 Christine Jungen, Candice Raymond, « Introduction : Les trajectoires matérielles de l’archive », Revue Ateliers danthropologie, 36│2012, p. 2.

Pour citer ce document

Par Marie-Luce Pujalte-Fraysse, «Introduction. Le document d’archives à l’ère du numérique : Réflexions sur les pratiques actuelles de la recherche », Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l'Art et Musicologie [En ligne], Numéros parus, 2021-1, Dossier, mis à jour le : 20/01/2022, URL : https://tierce.edel.univ-poitiers.fr:443/tierce/index.php?id=484.

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