De Numance à Saragosse et de Barcelone à Bilbao : mythes obsidionaux et constructions communautaires en Espagne au XIXe siècle

Par Hervé Siou
Publication en ligne le 13 novembre 2020

Texte intégral

Dans un ouvrage consacré aux différentes représentations de l’Espagne au cours de l’histoire, Ricardo García Cárcel juge que la « mémoire épique espagnole relève, en définitive, beaucoup plus de la résistance que de l’impérialisme, plus défensive qu’offensive, c’est une épique de peuples envahis plutôt que d’envahisseurs »1. Si l’on ne peut que souligner l’importance des mythes de (re)conquête dans la construction d’un récit national espagnol à l’époque contemporaine, il n’en reste pas moins que la définition du caractère espagnol que délivre l’historiographie libéral-nationale à partir des années 1830 prend en effet appui sur des mythes de résistance.

Le formidable bouleversement engendré par la conquête napoléonienne - la guerre d’Indépendance pour l’historiographie espagnole (1808-1814) - entraîne la progressive articulation, dans l’exil et dans l’opposition à l’absolutisme rétabli par Ferdinand VII (1814-1833), d’un discours national d’essence libérale qui s’épanouit avec la consolidation du régime libéral d’Isabelle II (1833-1868). La guerre d’Indépendance y occupe un espace privilégié comme moment fondateur, celui du réveil de la nation espagnole2. De plus, dans la lecture libérale de la guerre d’Indépendance, les sièges, et en particulier ceux de Saragosse (1808-1809), jouent le rôle de mythes compensatoires au moment où s’amorce, dans la foulée des indépendances ibéro-américaines, le grand repli que connaît l’empire espagnol au XIXe siècle. Le double siège de Saragosse par les Français (1808-1809) est alors associé au mythe ancien du siège de Numance par les Romains (133 av. J.-C) et, conjointement, ils sont exploités afin de mettre en valeur le savoir-combattre et le savoir-mourir qui caractériseraient le peuple espagnol. Dotée de grandes capacités guerrières et d’un inébranlable amour pour la liberté pour laquelle elle se serait à plusieurs reprises sacrifiée, la nation espagnole se révélerait dans ces résistances obsidionales face aux envahisseurs.

Les résistances obsidionales espagnoles ne servent cependant pas seulement à définir le peuple espagnol. Devant le succès de l’exploitation du mythe de la résistance de Saragosse par l’historiographie libérale-nationale, d’autres historiographies s’en inspirent pour donner un fondement à des cultures politiques alors en construction. Ainsi, le libéral-provincialisme catalan utilise également un siège, celui de Barcelone en 1714, pour réclamer une réorganisation de l’État. Et, à Bilbao, la culture libérale progressiste et fuériste trouve dans la résistance aux sièges carlistes de 1836 et de 1874, des éléments de définition communautaire. L’étude comparée de ces historiographies et du traitement qu’elles offrent de leurs mythes obsidionaux est un observatoire qui permet d’aborder la construction des récits nationaux en Espagne au XIXe siècle et, ce faisant, les rythmes et processus de nationalisation. Malgré la faiblesse de l’État espagnol et les nombreux conflits civils qui émaillent l’histoire du pays pendant ce siècle, l’historiographie la plus récente a permis d’analyser certains de ces processus et a montré que la nationalisation emprunte de multiples voies et part bien souvent du bas, du local et d’acteurs variés, parmi lesquels l’État occupe une place somme toute modeste3.

En ce sens, l’étude du mythe obsidional saragossain, de son influence, de sa circulation et de ses réappropriations, met en évidence une complexe construction du récit national. Modèle de lutte à outrance exploité par les patriotes pendant la guerre d’Indépendance, les sièges de Saragosse deviennent dans l’historiographie libéral-nationale une référence que l’on retrouve dans tous les types de productions culturelles4 et le mythe est repris par tous les courants politiques dans la seconde moitié du XIXe siècle. Toutes les expressions d’héroïsme guerrier en quête d’une reconnaissance ou bien d’un brevet accréditant de l’appartenance à la nation espagnole viennent donc s’y « mesurer ». De plus, au-delà du récit de l’événement historique, le mythe saragossain articule un répertoire d’outils discursifs - l’unanimité combattante, le rôle des femmes, le sacrifice collectif, la geste de certains héros etc.- qui sont mis non seulement au service de la construction nationale espagnole mais également d’autres constructions communautaires.

L’objectif de cet article est d’analyser la façon dont les sièges de Saragosse en viennent à former un mythe national qui circule, adapté et réadapté tout au long du XIXe siècle. Nous centrerons en premier lieu notre attention sur la construction du mythe saragossain à proprement parler et les différentes constructions communautaires auxquelles il contribue avant d’aborder deux réinvestissements de cette mythologie obsidionale dans des cadres différents, celui du Bilbao libéral d’une part, et celui du catalanisme d’autre part.

Saragosse (1808-1809) : la construction d’un mythe national

Si l’exploitation des mythes élaborés autour des sièges antiques de Numance (et de Sagonte) est ancienne et se consolide dans un sens patriotique pendant les règnes de Charles III (1759-1788) et de Charles IV (1788-1808), ce sont les nombreux sièges qui se déroulent durant la guerre d’Indépendance (1808-1814) qui fournissent véritablement le matériel nécessaire au réagencement d’une mythologie obsidionale en mythe national5. Parmi les sièges de la guerre, ceux de Saragosse tiennent un rôle particulier par l’immédiate mythification dont ils sont l’objet. En effet, le premier siège des Français (juin-août 1808), appelé ainsi de façon abusive (et a posteriori) puisqu’il s’agit plutôt d’une tentative de blocus improvisée devant la résistance inattendue de la ville de Saragosse, se solde par une victoire espagnole. Saragosse représentait alors un point stratégique de jonction entre les territoires catalans déjà conquis et la route de Madrid depuis la frontière française, déjà sous la domination des troupes impériales. Cependant, la victoire andalouse de Bailén le 19 juillet 1808, la première d’importance depuis le début du conflit entamé en mai après les abdications royales forcées de Charles IV et de Ferdinand VII, entraîne une réorganisation des troupes françaises qui passe par un important repli stratégique. C’est pourquoi le siège qui se mettait progressivement en place autour de Saragosse est levé dans la nuit du 14 août 1808. Pour le camp patriote, ce départ des Français est à mettre au compte de l’héroïsme des civils saragossains qui en avaient assuré la défense et de l’aide de la Vierge du Pilier, symbole et patronne de la ville. La capitale aragonaise se plonge alors dans de longues semaines de célébrations patriotico-religieuses. Elles sont cependant stoppées net par le retour des Français au mois de novembre.

À la fin de l’année commence un nouveau siège, en bonne et due forme cette fois, puisque les deux camps s’y sont préparés. Pour les plus de 40 000 soldats des troupes napoléoniennes qui encerclent la capitale aragonaise, il s’agit d’anéantir le symbole qu’est devenu la résistance de Saragosse pour l’Europe se trouvant sous la coupe impériale, tandis que pour les 30 000 militaires espagnols qui sont entrés dans la ville à l’automne pour soutenir les milliers de civils, saragossains et réfugiés aragonais convaincus par le clergé de la protection divine, il est question de réitérer l’exploit du « premier » siège et de maintenir l’espoir des patriotes dans le reste du pays. Après une rapide phase d’approche, à partir du mois de janvier 1809, les bombardements français s’intensifient, puis l’ouverture des premières brèches entraîne de terribles combats urbains au corps à corps. La résistance acharnée dirigée par Palafox ne peut bientôt plus se maintenir, d’autant plus que l’épidémie de typhus se répand dans la ville assiégée. Saragosse capitule, exsangue, le 21 février 18096.

Dès leur origine, les sièges de Saragosse font l’objet d’une construction mythique. Elle est notamment le produit de l’effort de propagande de Palafox mais aussi de la propagande française qui, pour rehausser son mérite, n’hésite pas à héroïser ses adversaires. Après la défaite de février 1809 cependant, ce n’est plus la victoire d’août 1808 mais le sacrifice des combattants saragossains lors du second siège qui est mis en avant dans la propagande patriote : il s’agit alors de surmonter l’impact provoqué par l’annonce de la défaite de la capitale aragonaise dans le reste de l’Espagne qui continue de lutter contre l’invasion française. C’est ainsi paradoxalement durant la phase de soumission de la ville, achevée par le retrait définitif des Français en juillet 1813, que le mythe de la défaite victorieuse prend forme7. En effet, pour la propagande patriote, la puissance mobilisatrice de la victoire de Saragosse d’août 1808 ne pouvait être dilapidée par la défaite de février 1809. C’est pourquoi la Junte Centrale réagit avec célérité : au début du mois de mars 1809, l’organe qui tente alors de coordonner la résistance contre les Français vote un décret promettant récompenses financières et symboliques aux combattants, veuves et orphelins de Saragosse, montées en grade pour les militaires et exemption d’impôts pour la ville. Ce sont là des vœux pieux car l’objectif est autre, il s’agit de maintenir le modèle de résistance jusqu’au-boutiste saragossain, comme l’explique le chapeau qui précède le décret : « Espagnols, Saragosse est debout et vit comme exemple pour être imité. Saragosse vit encore pour l’esprit public qui tirera toujours des leçons de courage et de constance d’efforts si héroïques. Car, quel est l’Espagnol qui, se glorifiant de l’être, ne voudrait pas se montrer à la hauteur des courageux Saragossains et sceller la liberté proclamée de sa patrie et la foi promise à son roi au prix de courir des risques semblables et de souffrir des mêmes fatigues ? »8 Autant dire que pour les patriotes qui voudraient imiter l’exemple de Saragosse, le défi est de taille : il faut être prêt à donner sa vie.

On peut difficilement analyser l’effet d’une telle annonce sur le moral des résistants espagnols, mais la rhétorique que fournit le décret, celle d’une glorification de la résistance saragossaine allant jusqu’au sacrifice collectif, se maintient tout au long de la guerre et prend un sens nouveau à l’issue de l’occupation française de la ville : la résistance de 1808 et la défaite de 1809 n’ont pas été vaines, au contraire, pour les patriotes espagnols, elles ont permis le maintien de la lutte contre les Français et ont ouvert le chemin vers la victoire finale. C’est pourquoi, au sortir de la guerre, la défaite de février 1809 est gommée de l’histoire ainsi que la période de l’occupation française : ne restent que deux sièges héroïques révélateurs des qualités guerrières espagnoles, de la disposition des patriotes à se sacrifier pour la défense de leur patrie, du roi et de l’indépendance du royaume.

Pourtant, dans les années qui suivent, le mythe de la résistance saragossaine ne fait pas l’objet d’une exploitation approfondie. Le désintérêt du roi pour l’élaboration d’un récit mythique autour de la défense du royaume est manifeste entre 1814 et 1833. Les deux périodes constitutionnelles, les onze mois qui séparent le départ des Français en juillet 1813 et le rétablissement de l’Ancien Régime entraîné par le retour sur le trône de Ferdinand VII en 1814 ainsi que le Trienio libéral (1820-1823), sont trop courtes pour réellement consolider un récit obsidional national. C’est donc seulement après la mort de Ferdinand VII et avec le début de la Régence de María-Cristina de Borbón (1833-1840) pour sa fille, Isabelle II, que l’État désormais libéral fournit un véritable champ d’expression au mythe saragossain. Dans le contexte de sa difficile consolidation face à une contre-révolution carliste qui lui livre la première d’une série de guerres (1833-1840), l’historiographie libéral-nationale justifie historiquement le nouveau régime. Celui-ci devient le point d’aboutissement d’une séquence entamée avec la guerre d’Indépendance et la Constitution de Cadix (1812) dont l’absolutisme de Ferdinand VII avait freiné l’inéluctable proclamation.

L’offensive historiographique que mène le régime libéral isabellin cherche à répondre aux critiques des historiographies étrangères (française et anglaise pour l’essentiel) qui minorent le rôle des Espagnols dans la résistance contre les troupes napoléoniennes. En même temps et dans un même effort, elle dessine un caractère national espagnol. Richard Hocquellet a qualifié de « paradigme torénien » l’articulation interprétative proposée par José María Queipo de Llano, comte de Toreno (1786-1843), selon laquelle la guerre fut à la fois un processus de résistance patriotique de la nation espagnole et une révolution qui aurait vu le peuple espagnol se révéler à lui-même comme nation. Au sein de cette vulgate interprétative, le récit obsidional saragossain insiste davantage sur le premier aspect, celui de la résistance patriotique9. Figuration à petite échelle du combat national espagnol, le mythe saragossain est placé au cœur de la relecture de la guerre puisqu’il est chargé de dire à la fois l’héroïsme guerrier et l’unanimité combattante. De plus, bien qu’il ait bénéficié de l’appui des Cortes de Cadix, il n’est pas « marqué » politiquement par le libéralisme, au contraire des célébrations du 2 mai madrilène déclarées fête nationale en 181110. De ce fait, les sièges sont disponibles pour toutes les exploitations politiques.

La lecture des Histoires de la guerre d’Indépendance et des Histoires d’Espagne produites entre les années 1830 et 1908, année du centenaire des sièges que fête en grande pompe une monarchie restaurée en 1874 après le Sexenio démocratique (1868-1874), révèle une étonnante stabilité interprétative. Bien sûr, il existe une lecture progressiste des sièges qui insiste davantage sur le rôle du peuple dans la résistance tandis que la lecture plus conservatrice réserve à la Vierge le rôle clé. En outre, à la fin du siècle, notamment après la deuxième phase de repli impérial de 1898 marquée par la perte de Cuba, des Philippines et de Porto Rico, une lecture militariste et espagnoliste cherche à réarmer et compenser idéologiquement une estime nationale en berne11. Certes, mais le coeur du mythe est le même dans tous ces écrits : les sièges fournissent en effet l’image immarcescible d’un peuple apte à se battre et à mourir pour conserver sa liberté. Ce noyau interprétatif fourni par l’historiographie libéral-nationale est décliné par ailleurs sous de multiples formes, à l’image de l’immense succès que connaît le roman Zaragoza de Benito Pérez Galdós en 187412. L’iconographie, aussi, participe de la construction du mythe national. Ainsi par exemple des peintures d’histoire présentées aux expositions nationales organisées par l’État qui reprennent régulièrement le thème obsidional comme l’atteste la série de tableaux de César Álvarez Dumont dans les années 188013.

Bien souvent, dans la rhétorique obsidionale déployée dans les écrits se rapportant à Saragosse, les sièges de la guerre d’Indépendance sont rapprochés des sièges de l’Antiquité. Il y a là une évidente tentative de définition de la nation espagnole qui ne saurait surprendre au regard des processus parallèles que développent d’autres historiographies nationales en Europe. En outre, le mythe joue également un rôle dans d’autres constructions communautaires. L’identité locale, d’abord, bénéficie de l’aura de son passé de résistance. Comme l’a bien montré Francisco Javier Ramón Solans, la cohésion de la ville durant l’Ancien Régime reposait pour partie sur le culte à la Vierge du Pilier et celui-ci est d’ailleurs l’un des éléments d’explication de la puissance de la résistance aux Français au début du XIXe siècle14. Après les sièges cependant et avec le progressif délitement des structures sociales de l’Ancien Régime, l’héroïsme guerrier exalté par le mythe devient un puissant facteur cohésif ; raison pour laquelle son souvenir est exploité. Ainsi, les commémorations libérales progressistes du 5 mars 1838, date de la tentative de prise de la ville par les carlistes, établissent un parallèle avec la résistance contre les Français de 1808 et mettent en avant une figure du peuple saragossain caractérisée par son amour de la patrie et de la liberté15.

Par ailleurs, l’image de l’Aragon et des Aragonais se voit également forgée par le mythe saragossain. Comme pour le reste du processus de mythification des sièges, il s’agit d’une co-construction entre auteurs étrangers, espagnols et aragonais. Ainsi, les récits publiés depuis l’étranger, lorsqu’ils mentionnent les sièges, proposent bien souvent de caractériser les Aragonais comme des « hommes robustes, rudes et sauvages »16. Cette définition de l’Aragonais rejoint celle du baturro, ce personnage sympathique aux manières brusques que la littérature aragonaise et espagnole exploitera dans les décennies suivantes. Dans l’historiographie espagnole cependant, l’Aragonais est surtout représenté comme l’Espagnol « par excellence ». Autrement dit, dès qu’il est question de qualifier les Espagnols en peuple résistant, ce sont les Aragonais qui sont convoqués, référence indiscutable pour illustrer de la meilleure façon possible ce que sont les qualités guerrières espagnoles. Le centralisme de l’historiographie libéral-nationale montre ici ses limites17.

Pour autant, dans l’historiographie aragonaise, celle que l’on qualifie de libéral-provincialiste, les sièges de Saragosse sont presque absents. On peut aisément l’expliquer. L’objectif principal de cette historiographie essentiellement libérale progressiste est de revendiquer le passé médiéval aragonais et en particulier les institutions de l’ancien royaume comme de possibles sources d’inspiration pour un modèle d’État décentralisé alternatif à celui qu’imposent les libéraux modérés depuis la centralité madrilène18. Les sièges n’entrent pas dans cette exaltation de l’identité et de l’ancienne autonomie politique aragonaises. Au contraire, preuve du succès de leur « nationalisation », ils servent de gage d’espagnolisme au projet décentralisateur progressiste, parfois soupçonné (à tort) par les libéraux modérés d’être séparatiste19. Au reste, l’historiographie régionale n’a nul besoin d’y insister car, entre les lectures localistes qui mettent en avant les Saragossains et les lectures nationalistes qui insistent davantage sur la condition d’Espagnols des assiégés, les sièges sont aussi, à l’évidence, un mythe aragonais20.

On le voit, l’exploitation politique immédiate des sièges de Saragosse et, surtout, leur reprise dans l’historiographie libéral-nationale au mitan du XIXe siècle en font un mythe fondateur de l’identité nationale espagnole mais qui contribue également à forger les identités locale et régionale. Il n’y a pas là de contradiction tant ces différentes constructions se nourrissent entre elles. La construction de la mythologie obsidionale de Bilbao confirme ce constat.

La culture libérale de Bilbao et les sièges carlistes (1836 et 1873-74)

« La tradition libérale espagnole, c’est ici, à Bilbao, qu’il faut l’aviver ». Voici comment s’exprime Miguel de Unamuno lors d’une conférence qu’il donne devant la société « El sitio » (Le siège) le 5 septembre 190821. L’intellectuel y exprime sa préoccupation devant les tensions de la vie politique de la capitale de la Biscaye : le libéralisme perdait du terrain face aux forces socialistes et au bizkaitarrismo, c’est-à-dire au nationalisme basque. Pour faire face à cette situation, Unamuno invitait à revenir à la tradition libérale bilbayenne et ce n’est pas un hasard s’il affirmait cela devant une société appelée Le siège. C’est en effet à partir des sièges de la première guerre carliste en 1835 et 1836 puis lors de celui de 1874 pendant la deuxième guerre carliste (1872-1876) que se constitue une culture libérale puissante à Bilbao. Miguel de Unamuno en est l’un des théoriciens, et la société Le siège, celle devant laquelle il prononce en 1908 sa conférence intitulée « La conscience libérale et espagnole de Bilbao », fondée en 1875 à l’issue du siège de 1874, y participe également22.

La construction d’une identité libérale de Bilbao remonte aux années 1830. Durant la première guerre carliste, la ville est une cible importante et stratégique pour les fidèles de Don Carlos, à la fois pour la richesse de sa vie commerciale et pour l’intérêt que représenterait la conquête d’un port. La nouvelle de la mort de Ferdinand VII provoque un soulèvement dès le 3 octobre 1833 qui entraîne la prise de contrôle de la ville par les ultra-royalistes jusqu’à la fin novembre. Après cet échec, une nouvelle tentative pour en prendre possession a lieu en février 1834 et en 1835 la ville se trouve de nouveau en ligne de mire. Sous la direction unifiée de Zumalacárregui, le carlisme est alors très puissant dans les provinces basques. Si l’attaque de mars 1835 se solde rapidement par un échec, un nouveau blocus est tenté entre juin et juillet de la même année. Ce nouvel échec ne freine pourtant pas les velléités carlistes. Bilbao connaît alors un long siège qui s’achève par la victoire des troupes libérales secourues par le général de brigade libéral Espartero le 25 décembre 183623.

À la suite de la victoire des assiégés libéraux et de la même façon qu’à Saragosse après le 5 mars 1838, les secteurs progressistes associent le libéralisme à l’identité de la ville. À Bilbao, cela passe notamment par les célébrations annuelles de la « libération » de la ville le 25 décembre. Elles visent à effacer le souvenir de la prise de la ville par les carlistes en 1833 et donc à substituer l’image d’une ville contre-révolutionnaire par celle d’un bastion libéral. Avec la fin de la guerre cependant et du fait de la politique en faveur d’une réconciliation portée par les libéraux modérés, les commémorations sont annulées, tout comme à Saragosse. Le mythe de la résistance bilbayenne reste ainsi associé au libéralisme progressiste local puisque le récit national promu depuis Madrid le met à distance. Il est pourtant vrai que l’État n’avait pas été absent du processus de mythification initial du siège de Bilbao. Le décret royal du 1er janvier 1837 enjoignait à toutes les paroisses du royaume de célébrer des obsèques en souvenir des morts de la ville le 5 février24. Cependant, ce décret qui prévoyait aussi de nombreuses récompenses pour les combattants et les victimes, ainsi que la prise en charge par l’État des coûts de reconstruction de la ville, reste lettre morte. À l’issue de la guerre, l’État ne se préoccupe pas beaucoup du maintien d’une mémoire liée à la guerre civile. C’est donc la culture libérale progressiste (et bientôt républicaine et démocrate) qui prend en charge la mémoire du siège de Bilbao et ce, d’autant plus facilement que le siège est érigé en un modèle de référence pour tous les progressistes espagnols25. Le procédé de mythification rappelle ainsi fortement celui de la résistance de Saragosse pendant la guerre d’Indépendance mais il est cette fois accaparé par un seul courant politique. De fait, on peut constater que le récit de la résistance de Bilbao use de mécanismes et de « figures » comparables à ceux du cas saragossain puisqu’on y retrouve l’image des poitrines des assiégés compensant l’absence de réelles défenses de la ville, l’insistance sur un supposé serment collectif des résistants, l’héroïsme et l’unanimité aussi.

C’est dans le contexte troublé du Sexenio (1868-1874) et avec l’exil d’Isabelle II que les commémorations du 25 décembre reprennent. Elles conservent toute leur dimension revendicative progressiste et ce, d’autant plus qu’une nouvelle guerre carliste éclate entre 1872 et 1876. La ville de Bilbao est de nouveau assiégée par les carlistes entre le 29 décembre 1873 et le 2 mai 1874. À la suite de ce nouvel échec carliste, la mythologie obsidionale bilbayenne se consolide. Elle est notamment exploitée par les plus de mille miliciens volontaires qui se sont engagés dans la défense de la ville auprès de la garnison. Les Auxiliares, le nom donné à ce corps de miliciens nationaux créé par la mairie en 1872, étaient chargés du maintien de l’ordre dans la ville pendant le siège, de fonctions de surveillance ainsi que de soutenir moralement les habitants26. Dans le prolongement de ce rôle et même si le corps de volontaires est dissous en 1876, une partie d’entre eux décide de créer la Sociedad « El sitio » pour perpétuer la mémoire de la résistance et l’esprit d’entraide qui s’y était exprimé. C’est cette société libérale ainsi que les journaux libéraux qui mettent en avant l’idée d’une culture bilbayenne d’essence libérale. Pour ce faire, un lien est établi entre les sièges de 1836 et 1874 : les commémorations de la libération de la ville le 2 mai 1874 empruntent au format de celles qui célèbrent la libération du 25 décembre 183627.

Dans le dur combat politique pour l’hégémonie culturelle, le libéralisme progressiste de Bilbao tente d’accaparer le récit des sièges en l’associant à cette culture politique. Il cherche ainsi à accréditer l’idée que la résistance contre les carlistes fut unanime et enthousiaste. C’est pourquoi les assiégés sont héroïsés collectivement, comme un peuple unanime et joyeux. Seul le général Gutiérrez de la Concha accède au rang de héros mais c’est une figure de libérateur, celle de celui qui, depuis l’extérieur de la ville, parvint à briser le siège des carlistes, tout comme Espartero l’avait fait en 1836. En insistant sur l’idée d’une résistance unanime, le libéralisme progressiste cherchait en fait à créer une société à son image. C’était cependant prendre ses désirs pour la réalité. Il y avait de nombreux carlistes à Bilbao et la ville n’avait jamais été unanime dans sa façon de concevoir la défense. Y compris entre libéraux, il y avait eu de nombreuses divergences sur la façon de mener la résistance28. Aussi cette « communauté imaginée » par le libéralisme progressif bilbayen fut-elle largement contestée.

Les débats annuels autour de la forme des commémorations des sièges de 1836 et 1874 montrent que, même si le libéralisme de la société El Sitio et les journaux libéraux disposaient d’un fort ancrage social, une réelle opposition existait sur la lecture de la guerre, la façon dont il fallait ou non la commémorer et, en somme, sur la vision de la société basque et bilbayenne. Le conflit se durcit pendant la Restauration, notamment à partir des années 1890. Pour les libéraux conservateurs, il fallait opter pour une célébration religieuse tandis que pour les progressistes, cette cérémonie devait être uniquement civique. Les républicains et les socialistes, quant à eux, voulaient mettre en lien les fêtes du 2 mai avec la fête du travail du 1er mai. Enfin, pour les nationalistes basques, la deuxième guerre carliste avait été un affrontement entre la Castille et le Pays Basque et on ne pouvait célébrer une défaite.

Ces conflits mémoriels se manifestaient lors des débats municipaux et ils ne dépassaient pas l’échelle locale. En effet, tout comme le libéralisme modéré avait empêché l’intégration du mythe obsidional de 1836 au grand récit national en voie de construction, ce même libéralisme se refusa à y intégrer pleinement le siège de 1874, cantonnant de la sorte le conflit mémoriel à son expression locale. Ce n’était pas seulement parce qu’il s’agissait d’une guerre civile. L’abolition des fueros, les institutions et lois spécifiques au Pays Basque en 1876, à l’issue de la guerre, avait été considérée par le libéralisme centralisateur comme un moyen de lutter contre le carlisme. Cette lecture erronée niait le basquisme du libéralisme bilbayen, attaché à ces fueros29. C’est donc l’opposition entre un libéralisme modéré centralisateur qui portait le discrédit sur le libéralisme progressiste fuériste qui fit des conflits mémoriels autour de la guerre une question locale bilbayenne.

Au contraire de la mythologie obsidionale saragossaine à laquelle elle empruntait pourtant des « figures » - l’héroïsme guerrier et l’unanimité combattante - et ne cessait de se comparer, le mythe construit autour des sièges de Bilbao fut local et essentiellement progressiste. La volonté de réconciliation nationale dans un premier temps puis, plus tard, l’anti-fuérisme du libéralisme modéré laissèrent peu de place à la transformation du mythe bilbayen en mythe national. Il reste qu’à l’échelle locale, les interprétations divergentes de ces épisodes obsidionaux structurèrent les cultures politiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. L’origine traditionnaliste du nationalisme basque rejeta ainsi avec virulence ce mythe qui ne pouvait pas appartenir à son répertoire. On trouve en Catalogne une configuration différente puisque le catalanisme usa pleinement quant à lui d’un mythe de siège.

L’exploitation du siège de Barcelone de 1714 au XIXe siècle 

Comme en Aragon, une historiographie et une littérature libéral-provincialiste se développent en Catalogne à partir des années 1830. Après une longue période où le souvenir de la guerre de Succession a été gardé sous le boisseau, la Renaixença (Renaissance) se propose de mettre en avant le passé médiéval catalan en insistant tout particulièrement sur ses institutions propres perdues à la suite de la guerre de Succession (1701-1714) et l’arrivée sur le trône espagnol des Bourbons en la personne de Philippe V. À l’issue de cette guerre déclenchée par un conflit dynastique entre l’archiduc Charles de Habsbourg (1685-1740) et Philippe d’Anjou (1683-1746) pour la succession sur le trône d’Espagne, les Catalans avaient pris le parti du premier contre les troupes espagnoles et françaises et, abandonnés par les Anglais, ils résistèrent jusqu’au 11 septembre 1714, date à laquelle ils capitulèrent lors du siège de Barcelone30. Les institutions, lois et privilèges qui régissaient la vie politique et sociale de la principauté intégrée à la couronne d’Aragon sont annulées par les décrets de Nova planta (1716) décidés par Philippe V. Aussi la Renaixença revendique-t-elle leur souvenir. Il faut voir dans cette revendication l’expression d’un goût romantique médiévaliste mais aussi une proposition politique de meilleure articulation des institutions libérales dans le sens d’une décentralisation du pouvoir. Précisons que le mouvement littéraire de la Renaixença, tout comme le libéral-provincialisme aragonais, s’inscrivent dans le projet national espagnol31. Il s’agit donc pour la Renaixença de proposer l’intégration de la petite patrie dans le grand récit national et que l’État reconnaisse la contribution catalane à l’histoire du pays.

Dans le théâtre et la poésie d’abord, l’historiographie ensuite, le siège de Barcelone de 1714 est interprété comme la fin de l’autogouvernement catalan. Ainsi, Víctor Balaguer, le principal historien romantique de la période, écrit dans son Histoire de la Catalogne à propos de la défaite catalane : « Barcelone cessa d’être libre et les institutions à l’ombre desquelles tant de rois avaient gouverné, cessèrent d’être la norme d’un grand peuple. Le jour où cela se produisit, […] fut le dernier de l’Histoire de la Catalogne »32. On le voit, l’exploitation politique du siège de Barcelone diffère de celle du cas saragossain. En effet, le siège coïncide avec le moment de la fin d’un supposé âge d’or, celui d’une forme d’autonomie politique de la Catalogne33. En ce sens, le siège de Barcelone n’est pas un moment fondateur comme pouvaient l’être les sièges saragossains pour le libéralisme espagnol. C’est plutôt le mythe de la fin de la liberté, du dernier jour avant l’ « effondrement », associé à la période de domination bourbonienne marquée par un pouvoir centralisateur et l’usage du castillan. Cette différence fondamentale ne cache cependant pas certaines ressemblances avec la mythologie obsidionale saragossaine.

La lecture comparée des écrits portant sur les sièges de Barcelone et ceux de Saragosse révèle une forme de convergence d’écriture et l’influence du mythe saragossain sur le mythe barcelonais. À partir des années 1860, lorsque l’exploitation du mythe barcelonais s’accentue, et notamment par l’entremise de Víctor Balaguer, il prend des colorations aragonaises : l’héroïsation des combattants et l’insistance sur la souffrance des victimes prennent une place plus importante. Surtout, l’unanimité, qui n’avait jamais été jusque-là mise en avant, devient essentielle. L’héroïsation des femmes vise ainsi à souligner, comme dans le cas saragossain, l’unité d’une résistance dès lors définie comme communautaire34. Le mythe du siège de Barcelone qui n’était pas né comme un mythe guerrier, se transforme alors en un sacrifice des Catalans pour la défense de leurs llibertats, c’est-à-dire de leur ancien régime de gouvernement. Cependant, au contraire de celle de Saragosse, la capitulation de la ville le 11 septembre 1714 n’accède pas réellement au statut de victoire morale et la raison en est qu’il s’agit d’insister sur la période de décadence qui suit cette défaite militaire35.

Les points de convergence entre les deux mythes, celui de Saragosse et celui de Barcelone, n’empêchent cependant pas l’émergence d’une forme de conflit entre l’historiographie libéral-nationale et le catalanisme naissant. Selon Pere Anguera, le travail de mise en valeur de l’histoire catalane effectué par la Renaixença fut un échec en ce sens que l’objectif visé par la bourgeoisie qui en était l’émettrice était la reconnaissance d’une histoire et d’une spécificité catalane propre au sein de la monarchie espagnole. Cependant, elle servit surtout à nourrir le sentiment identitaire catalan36. Ainsi, la lecture du siège de 1714 tendit à se radicaliser à partir des années 1860.

Dans le contexte révolutionnaire de 1868, l’antibourbonisme s’exprime ouvertement et les premières manifestations publiques en faveur des droits politiques de la Catalogne se font jour. C’est alors que la Citadelle, la grande forteresse construite par Philippe V pour contrôler la ville à l’issue du siège de 1714, est détruite et que le départ de la reine bourbonienne Isabelle II est vécu comme une revanche de 1714. La proportion entre les œuvres écrites en castillan et catalan s’inverse au profit de cette seconde langue et les accents élégiaques de la première génération des auteurs de la Renaixença laissent place à une revendication politique plus affirmée. La lecture du siège prend alors une tournure essentialisante. C’est le cas par exemple dans l’œuvre de Francesc Pelay Briz qui s’engage dans le mouvement littéraire radical Jove Catalunya. Dans Lo coronel d’Anjou, un roman historique publié en 1872, il écrit à propos de la guerre de Succession : « Ce ne fut pas une guerre de principes mais une guerre de races. Les Castillans comprenaient bien qu’entre eux et nous il existait une barrière que jamais, jamais personne ne pourrait enlever »37. Le terme de « race » ne doit pas prêter à confusion. Il est utilisé au sens de peuple, sans la connotation racialiste moderne. Il reste cependant la radicalité d’un discours qui essentialise les deux peuples. De plus, l’actualisation de la lecture du passé pousse Pelay Briz à faire des Castillans les principaux adversaires de la guerre de Succession en laissant de côté les Français. C’est cette lecture nationaliste que l’on retrouve également chez Antoni Aulèstia i Pijoan, l’auteur de la première Histoire de Catalogne catalaniste38. La radicalisation des revendications politiques entraîne un recentrement des récits ayant trait à la guerre de Succession sur la figure de Casanova, le dernier Conceller en cap de la ville de Barcelone et sur la date du 11 septembre, celle des derniers combats au corps à corps39.

À partir de 1886, on voit apparaître les premières cérémonies de commémorations du 11 septembre. Elles sont le fait de groupes catalanistes encore minoritaires40. Cependant, la Diada (la journée) obtient un succès populaire grandissant du fait du discrédit de l’État espagnol, notamment après la perte des colonies en 1898 et du fait de la dure répression anti-catalaniste. En effet, l’arrestation, le 11 septembre 1901, d’une trentaine de jeunes qui avaient déposé une gerbe de fleurs devant la statue de Rafael Casanova, entraîne une forte mobilisation de tous les catalanistes. La progression du catalanisme est alors fulgurante et le 11 septembre s’érige rapidement de facto en une fête nationale catalane qui transcende les divergences partisanes. Les commémorations, initialement pensées comme un hommage aux martyrs de la patrie catalane, deviennent l’expression d’une revendication politique en faveur d’une autonomie politique catalane. Elles opposent un pacifisme catalan civiliste et le militarisme et l’autoritarisme castillans. C’est la raison pour laquelle le centenaire de la guerre d’Indépendance en 1908 n’est que peu célébré en Catalogne : la mise en avant de la royauté et du catholicisme lors de ces célébrations n’attirent ni les républicains ni les régionalistes. En revanche, en 1914, l’année du bicentenaire du siège de 1714, la mise en place de la Mancomunitat, le regroupement des quatre provinces catalanes, marque une étape. Comme l’exprime Enric Prat de la Riba, son premier président et l’un des dirigeants de la Lliga regionalista, le principal parti catalaniste (conservateur), la Catalogne retrouve ainsi, même si c’est symbolique, un organe politique qui recouvre l’échelle de l’ancienne principauté. Les conséquences néfastes de la défaite de 1714 semblaient ainsi vengées. Restait à doter cette structure de réels pouvoirs : ce sera là un long combat jusqu’à la IInde République (1931-1939).

Le rapide résumé de l’évolution de l’exploitation mémorielle de 1714 illustre le frottement entre la mythologie obsidionale saragossaine et son corollaire catalan. Si la première influence la seconde dans l’historiographie libérale-provincialiste, le catalanisme naissant à la fin du siècle fonde la Diada comme une fête nationale catalane. Le programme politique qui prônait la coexistence et la cohabitation des mythes catalan et espagnol laisse alors place à un véritable programme de substitution. À la fin du XIXe siècle, deux mythologies obsidionales se font face en Catalogne41.

Conclusion

Les mythes obsidionaux bilbayen et barcelonais promeuvent tous deux une vision de la communauté résistante qui emprunte une partie de sa rhétorique au mythe saragossain nationalisé. Si, dans les trois cas, il s’agit de mythes guerriers, c’est surtout le mythe saragossain qui met en avant cette dimension, en faisant des qualités belliqueuses exprimées pendant la résistance des arguments pour définir le peuple aragonais et espagnol. Le mythe bilbayen est le seul des mythes obsidionaux que nous avons abordés qui s’achève par une victoire. Il s’agit d’un mythe très politique, celui d’une ville profondément libérale, tandis que le mythe barcelonais met en avant (au moins dans un premier temps), plus que le siège en tant que tel, le moment qu’il représente, celui de la perte de la « liberté ». Dans les trois cas, l’unanimité de la résistance, bien qu’elle ne soit pas fondée historiquement, constitue un pilier de ces mythes obsidionaux qui ont vocation à dessiner les contours de différentes communautés.

Il faut souligner la forte disposition des sièges - considérés du point de vue des assiégés - à jouer un rôle de construction communautaire, en ce sens que la configuration du combat établit une frontière à la fois physique et culturelle entre un corps social urbain pris dans son ensemble et une force « extérieure » qui l’attaque. La construction d’un mythe communautaire à partir d’un épisode de siège n’a donc pas lieu de surprendre et l’Espagne n’est pas un territoire d’exception à ce sujet. Le siège de Missolonghi en Grèce, Alésia ou Sedan en France, ou Massada en Israël viennent le rappeler. Ce qui est intéressant dans le cas espagnol, c’est la diversité des communautés que les sièges mythifiés servent à exalter.

En effet, au-delà de l’unité structurelle des récits de sièges qui se ressemblent souvent et défendent des valeurs similaires héritées de l’Ancien Régime, la diversité des groupes sociaux exaltés par ces mythes obsidionaux illustre les circulations et aussi les tensions autour de la construction des récits nationaux en Espagne. Si la résistance de Saragosse est un mythe qui emboîte les échelles communautaires sans contradictions, du local au national en passant par le régional, le récit bilbayen, marqué par un ancrage progressiste, reste largement cantonné à l’échelle locale et propose une définition de la culture bilbayenne. Qui plus est, construit à partir d’un épisode de guerre civile, il ne peut que difficilement accéder à la dimension nationale unitaire à laquelle il aspire. Quant au mythe de la résistance catalane, il se construit d’abord en recherchant l’« équivalence » et la comparaison avec Saragosse, mais dans les années 1880, avec la naissance du catalanisme, il s’en éloigne et sert de mythe fondateur du nationalisme catalan. Au bout du compte, ces récits et mythes obsidionaux multiples illustrent bien la complexité des processus de nationalisation qui imbriquent différentes échelles et construisent le national par le local42.

Notes

1 Ricardo García Cárcel, La herencia del pasado. Las memorias históricas de España, Barcelona, Galaxia Gutenberg, 2011, p. 539. Les traductions sont miennes.

2 Voir à ce propos : José Álvarez Junco (coord.), Las historias de España. Visiones del pasado y construcción de identidad, Madrid, Marcial Pons, Barcelona, Crítica, Vol. 12, 2013.

3 Concernant le débat autour de la faible nationalisation ou pas en Espagne, on peut consulter : Borja De Riquer, Escolta, Espanya. La cuestión catalana en la época liberal, Madrid, Marcial Pons, 2001 ; Ferran Archilés, « ¿Quién necesita la nación débil? La débil nacionalización española y los historiadores » in Carlos Forcadell, Gonzalo Pasamar, Ignacio Peiró, Amberto Sabio, Rafael Valls (eds.), Usos de la Historia y políticas de la memoria, Zaragoza, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2004, p. 187-208 et Ferran Archilés, « Una nacionalización no tan débil: patriotismo local y republicanismo en Castellón (1891-1911) », Ayer, 48, 2002, p. 283-312.

4 Le théâtre, la peinture, les romans historiques, les chansons populaires, les discours politiques ou la poésie s’en font écho. Pour un aperçu des écrits portant sur les sièges de Saragosse, on peut consulter le répertoire bibliographique suivant : María del Pilar Salas Yus, Descripción bibliográfica de los textos literarios relativos a los Sitios de Zaragoza, Zaragoza, Institución « Fernando el Católico », 2007. L’auteure fait mention de 526 références dont le propos principal est centré sur les sièges de Saragosse sur la période allant de 1808 à 1997 mais dont l’essentiel se concentre au XIXe siècle.

5 Sur la construction du mythe autour de Numance, voir : Juan Ignacio De La Torre Echavarri, Alfredo Jimeno Martínez, Numancia, símbolo e historia, Madrid, AKAL Arqueología, 2005. Le mythe de la résistance de Sagonte - le siège des troupes carthaginoises d’Hannibal en 219 av. J.-C - n’a pas, à notre connaissance, fait l’objet d’une étude approfondie Sur les sièges de la guerre d’Indépendance : Gonzalo Butrón Prida, Pedro Rújula López (eds.), Los sitios en la guerra de la Independencia. La lucha en las ciudades, Cádiz, Universidad de Cádiz, Sílex, 2012.

6 Pour une histoire du siège, voir Pedro Rújula, « Zaragoza (1808-1809). El mito de la resistencia popular », en Gonzalo Butrón Prida, Pedro Rújula López (eds.), Los sitios en la guerra de la Independencia…op.cit., p. 15-37.

7 Sur la période de l’occupation française, voir Francisco Javier Maestrojuán Catalán, Ciudad de vasallos, nación de héroes. Zaragoza 1809-1814, Zaragoza, Institución « Fernando el Católico », Excma. Diputación de Zaragoza, 2003 et Pedro Rújula (Coord.), Aragón y la ocupación francesa, Zaragoza, Diputación Provincial de Zaragoza / Ibercaja, 2013.

8 Pour consulter le décret, voir : Agustín Alcaide Ibieca, Suplemento a la historia de los dos sitios que pusieron a Zaragoza en los años 1808 y 1809 las tropas de Napoleón por el cronista Don Agustín Alcaide Ibieca, Madrid, Imprenta de D.M. Burgos, 1831, p. 3-8 : « Más todavía, españoles, esta Zaragoza en pie, y vive para la imitación y el ejemplo: vive todavía para el espíritu público que en tan heroicos esfuerzos estará siempre bebiendo lecciones de valor y constancia. Porque ¿Cuál es el español que, preciándose de tal, quiera ser menos que los valientes zaragozanos, y no sellar la libertad proclamada de su patria y la fe prometida a su rey a costa de los mismos riesgos y de las mismas fatigas? »

9 Richard Hocquellet, «Les libéraux et la guerre d’Indépendance : la construction des origines » in Jean-Philippe Luis (ed.), La guerre d’Indépendance espagnole et le libéralisme au XIXe siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 2011, p. 15-32 et Conde de Toreno, Historia del levantamiento, guerra y revolución, Madrid, Imprenta de Don Tomás Jordán, 5 t., 1835 – 1837.

10 Christian Demange, El Dos de Mayo. Mito y fiesta nacional (1808-1958), Madrid, Marcial Pons Historia, 2004.

11 Illustration d’une forme d’exploitation politique transversale, le républicain galicien Eduardo Chao dans son Histoire d’Espagne reprend, pour ce qui concerne la guerre d’Indépendance, les écrits du comte de Toreno. Voir Historia general de España…la historia de su levantamiento, guerra y revolución por el conde de Toreno, y la de nuestros días, por Eduardo Chao, Madrid, Gaspar y Roig Editores, 5 vol., 1848. Pour une lecture carliste des sièges de Saragosse, voir Victor Gebhardt, Historia de España y de sus indias, desde los tiempos más remotos hasta nuestros días, tomada de las principales historias, crónicas y anales que acerca de los sucesos ocurridos en nuestra patria se han escrito, Madrid, Librería española, Barcelona, Librería del plus ultra, Habana, Librería de la enciclopedia, vol. 6, 1863. Pour ce qui est des lectures militaristes, on peut consulter : Fernando García Marín, Fe de erratas y correcciones al estilo, lenguaje, contradicciones y equivocaciones de la obra histórica de los dos memorables sitios de Zaragoza, Zaragoza, Imprenta Real, 1834.

12 Benito Pérez Galdós, Zaragoza, Madrid, Alianza Editorial, 2012 [1874].

13 Jesús Gutierrez Burón, Exposiciones nacionales de pintura en España en el siglo XIX, Madrid, Editorial de la Universidad Complutense, 2 t., 1987.

14 Francisco Javier Ramón Solans, La virgen del Pilar dice…Usos políticos y nacionales de un culto mariano en la España contemporánea, Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2014.

15 Les commémorations du 5 mars donnent lieu cependant à un important conflit mémoriel avec les libéraux modérés qui ressurgit durant la période révolutionnaire du Sexenio (1868-1874). Cependant, le conflit ne porte qu’indirectement sur l’interprétation des sièges de Saragosse qui conservent, tant pour les modérés que pour les progressistes, une grande importance dans la définition de l’identité de Saragosse. Voir à ce propos : Raúl Mayoral Trigo, El cinco de marzo de 1838. Aquella memorable jornada…(1837-1844), Zaragoza, Institución «Fernando el Católico» (CSIC), Excma. Diputación de Zaragoza, 2014.

16 Relation des sièges de Saragosse et de Tortose par les Français dans la dernière guerre d’Espagne par M. le Baron Rogniat, lieutenant-général du génie, Paris, Magimel, libraire pour l’art militaire, de l’imprimerie de Firmin Didot, imprimeur de l’Institut de France, 1814, p. 18.

17 Mariano Esteban De Vega, « Castilla y España en los historiadores generales de la época isabelina », en Carlos Forcadell, María Cruz Romeo (eds.), Provincia y nación. Los territorios del liberalismo, Zaragoza, Institución « Fernando el Católico » (C.S.I.C.), Excma. Diputación de Zaragoza, 2006, p. 273-296.

18 Ignacio Peiró Martín, « Los historiadores de provincias: la historia regional en el discurso histórico de la nación», en Carlos Forcadell, María Cruz Romeo (eds.), Provincia y nación…op.cit., p. 253-271.

19 Josep Ramón Segarra, « El reverso de la nación. “Provincialismo” e “independencia” durante la Revolución liberal », en Javier Moreno Luzón (ed.), Construir España. Nacionalismo español y procesos de nacionalización, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2007, p. 59-82.

20 C’est d’autant plus vrai que les écrits localistes (comme celui de Miguel Agustín Príncipe) et les écrits nationalistes (comme celui de Modesto Lafuente), s’empruntent les uns aux autres. Les historiographies se nourrissent et contribuent conjointement aux constructions identitaires à la fois saragossaine, aragonaise et nationale. Voir : Miguel Agustín Príncipe, Guerra de la Independencia, Madrid, Imprenta del Siglo a cargo de Ivo Biosca, 3 vol., 1842-1847.

21 « Y esa tradición liberal española, es aquí, en Bilbao, uno de los sitios en que hay que avivarla ». Miguel de Unamuno, « La conciencia liberal y española de Bilbao » en Ramón Talasac Hernández et José Manuel Azcona Pastor (eds.), La Tribuna de “El Sitio”. 125 años de expresión libre en Bilbao (1875-2000), Bilbao, Sociedad “El Sitio”, 2001, p. 65-84.

22 Miguel de Unamuno participe à la construction de l’idée d’une ville de Bilbao libérale à travers de nombreux articles ainsi que du fameux ouvrage où il raconte ses jeunes années durant la première guerre carliste. Voir Miguel De Unamuno, Paz en la guerra, Madrid, Alianza Editorial, 2009 [1897]. Sur la Sociedad « El Sitio », toujours existante à l’heure actuelle, on peut consulter : Ramón Talasac Hernández et José Manuel Azcona Pastor, La Tribuna de “El Sitio”…op.cit. Je remercie Ramón Talasac pour son aide et ses précieuses informations tirées de son futur ouvrage concernant l’histoire de cette société.

23 Pour une analyse détaillée de ces différents épisodes, voir José Ramón Urquijo Goitia, « Los sitios de Bilbao », en Museo Tomás Zumalacárregui. Estudios Históricos, 3 = Tomas Zumalakarregi Museoa. Azterketa Historikoak 3, Ormaiztegui, Diputación Foral de Guipúzcoa, p. 91-165, 1994 et José Ramón Urquijo Goitia, « Los sitios de Bilbao », Cuadernos de Sección. Historia Geografía Sociedad de Estudios Vascos, 10, 1988, p. 11-35.

24 Le décret se trouve reproduit dans Sotero De Goecoechea, Historia de los dos últimos sitios de Bilbao durante los meses de octubre, noviembre y diciembre de 1836 dedicada al Excmo Sr. Conde de Luchana, Bilbao, Imprenta de D. Nicolás Delmas, 1837, p. 106. Notons que l’association de l’Église à la célébration patriotique libérale était d’autant plus aisée que la date de la libération de la ville, le 25 décembre, favorisait une lecture religieuse de la victoire. Au point que l’historien libéral Pirala écrira à ce propos : « La cause de Dieu et celle de la liberté semblaient se rejoindre » / « La causa de Dios y la de la libertad parecían identificarse » : Antonio Pirala, Historia de la guerra civil y de los partidos liberal y carlista, Madrid, Ediciones Turner / Historia 16, t. III, p. 606.

25 La construction de l’image d’une ville libérale est largement due à l’effort des libéraux du reste de l’Espagne qui projettent sur Bilbao leur espoir de victoire totale contre les carlistes. La ville devient alors un modèle de résistance. Voir à ce propos Daniel Aquillué Domínguez, El liberalismo en la encrucijada: entre la revolución y la respetabilidad 1833-1843. Thèse d’histoire, Zaragoza, Universidad de Zaragoza, 2017, p. 256-260 et les lettres de félicitations reçues par Bilbao suite à la victoire de Luchana : Felicitaciones por le heróica defensa de M.N.M.L. e invicta villa de Bilabo en octubre, noviembre y diciembre de 1836 y contestaciones a las mismas, Bilbao, Imprenta de D. Nicolas Delmas, 1837.

26 Pour une étude détaillée de ce corps, voir : María Estíbaliz Ruiz de Azúa, Martínez De Ezquerecocha, El sitio de Bilbao en 1874. Estudio del comportamiento social de una ciudad en guerra, Bilbao, Editorial La gran Enciclopedia Vasca, 1976, p. 157-180.

27 La date de la fin du siège de 1874, le 2 mai, permettait également d’établir un parallèle avec la fête nationale déclarée par les Cortes de Cadix en 1811.

28 Voir par exemple à ce propos : Mariano Echevarría, Bilbao ante el bloqueo y bombardeo de 1873-74, Bilbao, Imp. De J.F. Mayor, 1874, p. 306.

29 Sur cette question, voir : Fernando Molina Aparicio, La tierra del martirio español: el País Vasco y España en el siglo del nacionalismo, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2005.

30 Pour mieux comprendre les enjeux de la guerre de Succession et y resituer le siège de Barcelone : Joaquim Albareda Salvadó, La guerra de Sucesión de España (1700-1714), Barcelona, Crítica, 2012.

31 Contrairement à ce qu’une partie de l’historiographie nationaliste catalane voudrait croire. Sur ce point, voir en particulier : Joan-Lluís Marfany, Nacionalisme espanyol i catalanitat. Cap a una revisió de la Renaixença, Barcelona, edicions 62, 2017. Le fait que la Renaixença s’inscrive dans un cadre national espagnol ne signifie pas pour autant que les revendications catalanistes soient inexistantes dans le premier tiers du XIXe siècle. Elles sont cependant très minoritaires.

32 Voir Víctor Balaguer, Historia de Cataluña y de la corona de Aragón, escrita para darla a conocer al pueblo, recordándole los grandes hechos de sus ascendientes en virtud, patriotismo y armas, y para difundir entre todas las clases el amor al país y la memoria de sus glorias pasadas, Barcelona, Librería de Salvador Manero, vol. 5, 1863, p. 269. «Barcelona dejó de ser libre, y aquellas instituciones, a la sombra de las cuales habían gobernado tantos reyes, dejaron de ser la norma de un gran pueblo. El día que tal sucedió […] fue el último de la Historia de Cataluña».

33 Sur le mythe politique de l’âge d’or : Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986, p. 97-138.

34 Voir par exemple Víctor Balaguer, Historia de Cataluña…op.cit., vol. 5, 1863, p. 247.

35 Tant Víctor Balaguer que Antoni de Bofarull, les deux principaux historiens catalans de la période, insistent sur la défaite. Ils minimisent cependant le rôle des troupes espagnoles dans la victoire en l’attribuant surtout aux Français. Voir : Antoni De Bofarull, Historia crítica (civil y eclesiástica) de Cataluña, Barcelona, Juan Aleu y Fugarull, vol. 9, 1879, p. 193.

36 Pere Anguera, Els precedents del catalanisme. Catalanitat i anticentralisme : 1808-1868, Barcelona, editorial Empúries, 2000.

37 Francesc Pelay Briz, Lo coronel d’Anjou, Barcelona, Estampa de “Lo porvenir” de la viuda Bassas, 1872, p. 138. « No fou guerra de principis, fou guerra de rassas. Los castellans comprenian be, qu’entre ells y nosaltres hi ha una barrera que may, may ningú podrá traure […] ».

38 Antoni Aulèstia i Pijoan, Història de Catalunya, Barcelona, Impremta « La Renaixensa », vol. II, 1889.

39 Le conseller en cap était une charge politique et juridique centrale dans la ville de Barcelone qui conseillait le Consell de Cent. Rafael Casanova en est le dernier dépositaire puisque la fonction est abolie avec les décrets de Nova Planta de 1716.

40 Sur l’histoire de la naissance de la Diada, voir notamment : Pere Anguera, L’Onze de Setembre. Història de la Diada (1886-1938), Barcelona, Centre d’Història Contemporània de Catalunya, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2008 et Stéphane Michonneau, Barcelone, mémoire et identité. 1830-1930, Rennes, PUR, 2007, p. 126-128.

41 Voir sur ce sujet Magí Sunyer, Els mites nacionals catalans, Vic, Eumo Editorial, 2006.

42 Ferran Archilés, Manuel Martí, « Un país tan extraño como cualquier otro. La construcción de la identidad nacional española contemporánea » en María Cruz Romeo Mateo, Ismael Saz (Coord.), El Siglo XX: historiografía e historia, Valencia, Universitat de València, 2002, p. 245-278.

Pour citer ce document

Par Hervé Siou, «De Numance à Saragosse et de Barcelone à Bilbao : mythes obsidionaux et constructions communautaires en Espagne au XIXe siècle», Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l'Art et Musicologie [En ligne], 2019-4, Numéros parus, Dossier, mis à jour le : 29/05/2020, URL : https://tierce.edel.univ-poitiers.fr:443/tierce/index.php?id=443.

Droits d'auteur

This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC BY-NC 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/) / Article distribué selon les termes de la licence Creative Commons CC BY-NC.3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/)