Les tribulations d'une compositrice française en Chine

Par Cécile AUZOLLE et Graciane FINZI
Publication en ligne le 02 mars 2020

Texte intégral

1En 2013, Graciane Finzi a composé un opéra pour une institution chinoise qui n'a pourtant à ce jour jamais été représenté en dépit de la réalité de la commande et de la composition. La facture musicale et les goûts d'une occidentale sont-ils à même de convenir aux exigences des décideurs et du public chinois ? Seront ici retracées la genèse de la commande et de la composition de Jin Ping Mei puis sa réception ; ce texte est rédigé par Cécile Auzolle d'après ses recherches, notamment dans les archives personnelles de la compositrice et plusieurs entretiens et échanges de courriers avec les acteurs de cette aventure franco-chinoise.

La musique au cœur des échanges culturels franco-chinois dans les années 2000

2Dans le cadre d'un rapprochement culturel découlant des « années France-Chine1 », Radio-France envoie huit compositeurs de différentes générations à Shanghai en 2006 pour rencontrer des musiciens et découvrir les instruments, notamment les orgues à bouche, les instruments à vent et les instruments à cordes frappées. Il s'agit de Nicolas Bacri (1961), Bernard Cavanna (1951), Guillaume Connesson (1970), Jean-Jacques Di Tucci (1958), Krystoph Maratka (1972), Thierry Pécou (1965), Pascal Zavaro (1959) et Graciane Finzi (1945). Ce rapprochement est préparé par René Bosc, alors responsable de la création musicale à Radio France et directeur artistique du Festival Présences, qui partage la direction artistique de l'événement avec Qigang Chen.

3Pendant huit jours, les huit compositeurs français travaillent avec des artistes chinois de très haut niveau. Graciane Finzi raconte avoir entendu les Airs bohémiens pour violon de Pablo de Sarasate sur les deux cordes du erhu. Les artistes français résident dans de somptueux hôtels, mais ils se sentent très encadrés et la compositrice rapporte qu' « il a fallu insister pour découvrir les quartiers populaires2 ». Elle visite alors des endroits de la ville, pauvres et insalubres, ainsi que le village de Fengjing qui lui rappelle Venise. À Shanghai, elle est impressionnée de voir de chaque côté du fleuve Huangpu, l'ancienne ville et la moderne, Pudong, reliées par le pont de Nanpu, ainsi que la foule dans la rue où les gens dansent. Aux dires de Graciane Finzi, les salles de concert sont magnifiques, notamment le grand théâtre conçu par l'architecte français Jean-Marie Charpentier qui accueillera le concert des commandes de Radio-France en accord avec sa programmation de « troupes de représentations internationales3 ».

4Car, après ce voyage, Radio France passe une commande à chaque compositeur4 pour des œuvres destinées à être jouées l'année suivante dans le cadre du concours du « International Spring Music Festival » de Shanghai, diffusé à la télévision chinoise. Graciane Finzi compose quant à elle L'Attente et le retour5. La contrainte de cette commande consiste à incorporer un ou deux instruments chinois à un orchestre symphonique en mode concertant : Graciane Finzi choisit le erhu, instrument à archet pourvu de deux cordes et le suonà, instrument traditionnel de la famille du hautbois. L'Attente et le retour est effectivement créée au Grand théâtre de Shanghai le 11 mai 2007 par le Shanghai symphonic orchestra dirigé par Zhang Yi6.

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Ill. 1 Extrait du programme du concert du 11 mai 2007, APGF.

5Le concert de la création des huit œuvres est retransmis à la télévision et, aussi bien dans la salle qu'à distance, le public vote pour sélectionner son œuvre préférée. Graciane Finzi souligne « l'incroyable cérémonial » de ce concert où « toute la scène était fleurie, tout était organisé à la seconde près. Quand je me suis éclipsée un instant c'était une révolution.. ! On entendait de grands discours, et nous n'avions que deux minutes, pas une de plus, pour saluer sur scène. » Le compositeur gagnant du premier prix de ce concours se voit passer commande d'un développement de cette œuvre pour une création par l'orchestre Philharmonique de Radio France lors de l’Exposition Universelle de Shanghai en 20107. L'oeuvre préférée du public chinois est un concerto pour suonà de Krystof Maratka : Chant G’hai8.

Le projet de comédie musicale J'aime Beijing

6David Li Wei est un metteur en scène chinois, directeur artistique du Festival de l'Opéra Comique de Beijing et président de Beijing Mephisto Arts Ltd. Co. Francophone et francophile, il vient souvent en France faire des mises en scène, notamment à l'Opéra de Saint-Étienne, au Théâtre du Capitole à Toulouse, à l'Opéra de Reims et à l'Opéra de Nice ou encore des master classes dans le cadre du festival Opéra de poche9. Il entend L'Attente et le retour de Graciane Finzi lors du concert du 11 mai 2007 et il vient rencontrer la compositrice en France lors de l'un de ses voyages, grâce à l'entremise de l'un de ses amis chinois, Heng Shi, baryton, élève de Graciane Finzi au Conservatoire de Paris.

Ce qui m'a touché dès le début dans la musique de Finzi, c'est la poésie dans la musique qui m'a tout de suite évoqué la tristesse et le désespoir. Il me semble qu'elle possède ce talent d'exprimer le monde en profondeur, dans ses plus intimes éléments. Sa percussion, en particulier, me semble totalement novatrice et elle se rapproche beaucoup de la conception esthétique chinoise10.

7Cet « homme moderne et sympathique » selon Graciane Finzi, lui propose alors d'écrire une comédie musicale pour le cinquantenaire des relations diplomatiques franco-chinoises. Ce spectacle de deux heures environ s'appellera J'aime Beijin et retracera l'histoire de la nouvelle République Chinoise, à savoir les cent dernières années de l'histoire de la Chine, en dix scènes, une tous les dix ans de 1911 à 201111. Il sera créé au Théâtre du Centre Contemporain d'Art du Monument Millénaire à Beijing puis partira en tournée au Shanghai Oriental Art Centre, au Grand Théâtre de Tianjin, au Grand Théâtre de Xi An et au Shen Zhen Concert Hall. À la fin de la tournée, il sera installé à Beijing. Le cahier des charges stipule que la compositrice doit caractériser chaque époque par une mélodie différente empruntée à différentes époques de l'histoire musicale de la Chine et que les personnages viendront d'horizons différents, simples citoyens ou éminents politiciens et seront notamment confiés à Brian Montgomery (baryton), Hong Qian (soprano) et Xiao Ma (contre-ténor). L'effectif orchestral et les instruments sont laissés à la libre appréciation de Graciane Finzi. Le découpage est le suivant :

81) La Révolution en Chine

92) 20's La République

103) 30's La Guerre contre les Japonais

114) 40's Naissance de la nouvelle République

125) 50's La Grande Passion

136) 60's La confusion

147) 70's La révolution culturelle

158) 80's L'ouverture de la Chine

169) 90's Le grand développement

1710) 10's L'Académie Confucius

18La connaissance de la culture chinoise par la compositrice est selon elle alors « assez sommaire » : elle rêve de la Chine à travers la littérature, Le Palanquin des larmes de George Walter (1975), et le cinéma, In the mood for love de Wong Kar-Wai (2000), ou encore la musique de Tan Dun pour le film Tigre et dragon de Ang Lee (2000). Elle se demande si ce qu'elle doit produire s'inscrit dans le cadre d'un théâtre engagé, apologétique ou prosélyte mais comprend assez rapidement que non.

19Malgré cet a priori positif, son éditeur lui déconseille de se lancer dans ce projet et elle-même n'est pas très convaincue par la perspective d'une écriture musicale politique. Elle sait par exemple qu'elle ne pourrait pas écrire sur la Shoah, mais en y réfléchissant, et en suivant l'avis de sa fille et de son mari, elle se dit qu'elle pourrait composer un opéra sur l'histoire de la Chine et elle accepte la proposition de David Li Wei : la Chine veut s'encanailler avec de la musique française ? Elle ne voit pas le problème, car « c'est avant tout de la musique, c'est de l'art ». Or elle a pour principe d'écrire ce qu'elle ressent et là, dans une fresque historique sur la Chine elle se sent d'une liberté totale, ce qui représente pour elle un challenge amusant.

Les rebondissements de la mise en route

20Dans l'urgence, David Li Wei envoie un dossier, mais pas de livret, ce que Graciane Finzi perçoit comme une étonnante façon de procéder. D'après elle, le projet du metteur en scène reflète le parti pris d'un chinois, qui vit en Chine, y a pignon sur rue et cherche à renforcer sa position dans un pays en évolution qui est attiré par la France et par l'opéra français. Sur la base de ce dossier, elle demande une commande au ministère de la Culture, mais cela lui est refusé car le ministère français ne souhaite pas subventionner une commande jouée en Chine sans être d'abord créée en France. C'est la première fois que le ministère, placé à l'époque sous la houlette de Frédéric Mitterand, oppose un refus à Graciane Finzi. En dépit de cet obstacle institutionnel, elle poursuit l'expérience.

21Le premier problème posé est celui de la langue du livret : doit-elle écrire sur un texte en chinois ou en français ? Elle aimerait un texte en français très évocateur, qui restaure la finesse poétique de l'art chinois mais situé dans des lieux modernes. En fait, son rêve serait que David Li Wei change de sujet car finalement cette histoire de la Chine, ancrée dans la réalité d'un chinois d'aujourd'hui ne l'inspire guère, au sens où il s'agit d'une Chine moderne. Ce qui stimule son imaginaire, c'est plutôt la poétique des dessins, les soies... David Li Wei lui envoie les quatre premières scènes d'un projet intitulé J'aime Shanghai, « opéra composite avec 10 histoires qui se passent dans 10 lieux de Shanghai avec différentes personnes pendant 24 heures ». Ce projet intéresse vivement la compositrice, mais finalement, lors d'un déjeuner chez elle le 23 juillet 2013, David Li Wei lui propose une histoire d'amour adaptée du Jin Ping Mei Fleur en fiole d'or12, un roman classique chinois de la fin du XVIsiècle. D'après Graciane Finzi, il s'agit de « l'histoire de Pan, concubine, considéré comme un livre très libertin en Chine, mais que tous les chinois connaissent et qu'ils ont lu bien souvent en entier ». À ce sujet, David Li Wei précise :

Personnellement je ne crois pas que le roman Jin Ping Mei soit seulement un roman érotique comme l'écrit la critique depuis longtemps. Notre grand écrivain Lu Xun dit à juste titre que celui qui pense que ce roman est érotique y met son propre érotisme. Je voulais donc en donner une nouvelle interprétation pour tirer l'essence de l'oeuvre qui, selon moi, consiste en une apologie de la liberté après l'emprisonnement dans les idées de Confucius pendant plus de mille ans. Or le premier signe de cette liberté passe par le sexe. Comme Confucius le dit lui-même : « le sexe et la nourriture sont la nature du genre humain ». Et je pense que l'opéra de Finzi exprime puissamment cette volonté13. 

22David Li Wei annonce :

« Je compte monter une comédie musicale tirée de la littérature classique chinoise "Jinj ping mei" pour l'anniversaire des 50 ans des relations diplomatiques France/Chine. Graciane Finzi, professeur au Conservatoire de musique et de danse de Paris, est le compositeur14. »

23Pour la réalisation de ce projet, David Li Wei obtient une commande de la chaîne de télévision de Macao « Macau Lotus TV » et le contrat passé stipule que la première aura lieu en juin 2014. Pour cela l'orchestration doit être terminée en mars 2014 mais deux ou trois mélodies principales devront être livrées en janvier 2014 pour la presse de Paris et de Macau15. Le laps de temps est court pour la compositrice16 car l'oeuvre doit être de belles proportions, environ 90 à 100 minutes. Elle commence la composition en juillet 2013 après celle de Fräulein Else, opéra de chambre pour une voix et quatuor à cordes, créée le 15 avril 2013 au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris.

Jin Ping Mei

24Le premier librettiste qui travaille sur le Jin Ping Mei propose un livret jugé insuffisant et « de style trop ancien17 », avec « beaucoup de citations tirées des œuvres classiques18 » et il est évincé, ce qui semble être le nœud du conflit à venir. David Li Wei confie alors l'élaboration du texte à Zou Ling qui, cette fois, en tire un vrai livret d'opéra, « avec de la jalousie, des meurtres, car tous les ingrédients d'un opéra sont présents dans le Jin Ping Mei » selon la compositrice. Les textes lui sont envoyés au fur et à mesure par mail après la réception du synopsis.

25Toutefois les débuts de la composition sont agités. La compositrice dort peu, elle est angoissée, elle a des sueurs froides tant l'enjeu lui semble énorme. David Li Wei lui envoie un enregistrement du texte lu en chinois ainsi que la prononciation phonétique de l'ensemble du livret. Elle a déjà écrit en araméen et en arabe, mais là, les quatre tons montants et descendants lui font peur. Graciane Finzi décide alors de travailler avec Li Yi, l'une de ses élèves chinoises au Conservatoire de Paris, chanteuse lyrique qui l'aide beaucoup pour la prononciation, les accents, les tons. Une fois par mois, elle vient déchiffrer toutes les parties vocales pour la compositrice qui ajuste. Graciane Finzi écoute alors de la musique chinoise, notamment beaucoup de rythmes, mais aussi le son de la voix de son élève qui lit le livret tandis qu'elle suit avec la translittération. En outre, Li Yi lui explique dans son français approximatif le mauvais français du David Li Wei qui traduit mot à mot les phrases en mandarin du livret. Peu à peu la compositrice se prend au jeu car l'histoire lui plaît et elle trouve le livret amusant. Elle prend beaucoup de notes pendant toute cette phase de travail préparatoire sur la vocalité et son accompagnement qui va du parlé avec ou sans musique au chanté en passant par le Sprechgesang.

26Pour accompagner les six chanteurs, elle imagine un orchestre de 38 musiciens occidentaux19 et leur adjoint trois tambours chinois, un erhu associé à la concubine et un suonà associé à l'homme. Les cinq instruments chinois sont placés sur la scène. Pour le erhu et le suonà, elle réemploie l'écriture qu'elle avait développée dans L'Attente et le retour, et décide d'exprimer la solitude par la tonalité dominante de sol mineur. L'opéra comprend deux actes qui distribuent des scènes chantées par des solistes et des choeurs, ainsi que quelques passages uniquement orchestraux et des scènes de danse20, comme dans un opéra traditionnel.

27Selon la compositrice, l'action est bien construite, permettant d'alterner différentes atmosphères. Peu à peu elle s'attache au personnage de la femme pure qui tombe amoureuse du frère de son mari cultivé et brillant champion de kung-fu. Selon la tradition opératique des héroïnes sacrificielles ou sacrifiées, Pan Jin Lian21 meurt à la fin.

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Ill. 2 Graciane Finzi, Jin Ping Mei, manuscrit autographe, p. 556, APGF.

28L'opéra commence par une ouverture orchestrale22 mise en scène : il s'agit du songe de Wu Song dans lequel il se coupe lui-même la tête qui est en fait une tête de tigre. Le choeur, (sopranos, altos, ténors, basses) traité en homorythmie et accompagné par l'orchestre, l'acclame puis Wu Song (baryton) dialogue avec le préfet de la ville avant que le choeur ne reprenne, uniquement accompagné cette fois de la musique de scène. L'acte I dure environ quarante minutes sans les dialogues et sans la mise en scène. La première scène « Séduction » réunit encore Wu Song avec le choeur. Il présente Pan à son frère dans un dialogue parlé sans accompagnement. Puis il s'exerce aux arts martiaux sur un choeur de soldats (ténors et basses), soutenu par trois cors et la musique de scène. L'orchestre entre progressivement et la scène finit par un combat de kung-fu rythmé par les trois tambours chinois sur la scène. D'importants soli sont confiés au suonà. Cette disposition stimule particulièrement l'imagination de Graciane Finzi, comme elle le confie à David Li Wei : « Je travaille sur tout ce que tu m'as envoyé. C'est génial ! Et je m'éclate avec les tambours du début23 ».

29Puis c'est le premier air de Pan Jin Lian (soprano), « Une vie morte », qui exprime sa frustration et son amour après la première rencontre avec Wu Song. La mélancolie est accentuée par l'utilisation de la flûte en sol qui dialogue avec le erhu sur un accompagnement de cordes et vibraphone parfois rehaussé d'une plainte de la trompette avec sourdine harmon avant que le contrebasson ne confère une couleur encore plus triste à cette cantilène, rompue par un bref échange parlé sans accompagnement avec Wu song. La cantilène reprend avant qu'ils ne se séparent en raison de l'arrivée du mari de Pan et frère de Wu Song, Wu Da Lang (ténor) qui permet un trio vocal. La dernière partie de la première scène montre Wu Song qui marche dans les champs. Toujours dans le rêve, il devient Xi Men Qing (ténor).

30Au début de la deuxième scène, « Adultère », Pan Jin Lian exprime sa solitude dans un texte parlé « mezza voce et lentement » en mélodrame sur une mélodie du violon solo accompagné par les cordes avec sourdine. Elle revoit Xi Men Qing sous l'oeil de Wang Po, personnage muet. Le choeur commente l'action par une musique « très douce, langoureuse », en ouvrant la perspective des sentiments sur la nature, puis c'est au tour des voisins : un étudiant (ténor), un moine (rôle parlé puis baryton léger), un savant (baryton basse) et la femme du voisin (mezzo soprano) font part de leurs remarques avant de finir en quatuor accompagné des cordes en ostinato de doubles croches. La partie orchestrale de la fin de la scène, qui poursuit la régularité obsessionnelle du quatuor vocal précédant par une montée dramatique soulignée par un accompagnement en syncopes, aboutit à l'assassinat de Wu Da Lang sur une « musique violente, percussions chinoises + cuivres24 ». Après une scène d'amour entre les amants, l'acte s'achève par une brève marche funèbre qui se termine sur une longue résonance du tam tam grave.

31Après un entracte, l'acte II commence par le mariage de Pan Jin Lian et de Wu Song, mais dès le début de cette première scène, « Le Mariage », Pan, initialement « heureuse et insouciante » découvre deux autres concubines cachées Li Ping Er (soprano dramatique) et Pang Chun Mei (soprano léger) qui réclament aussi d'épouser Wu Song. La deuxième scène, « Conspiration », rassemble les trois concubines : Li Ping Er a donné un fils à Wu Song/Xi Men Qing tandis que Pang Chun Mei met en avant la grâce de sa jeunesse ; Pan Jin Lian comprend que la seule issue à son amour malheureux est la mort et le choeur en coulisse commente la tragédie imminente. La troisième scène, « Meurtre », introduite par une plainte du erhu commence par un air de Pan sur la calamité de la beauté, accompagné par les cordes et le choeur en coulisses ; les cordes reprennent un ostinato, plus lent cette fois et qui marque la dimension inexorable de son destin. Pan envoie les belles concubines faire l'amour avec Xi Men, une scène symbolisée par une danse des filles accompagnée par un piano et un violon sur scène dialoguant avec le erhu. Lorsque Pan tue Xi Men Qing, Wu Song se réveille du rêve, terrorisé. La quatrième scène, « Retard », voit le suicide de Pan par désespoir amoureux. Les instruments chinois de la musique de scène se taisent lorsque Pan commence par chanter la « chanson de la douleur éternelle » accompagnée de la même cantilène de violon solo que lors de la chanson de la solitude (I, 2) à laquelle répond la clarinette. Wu Song arrive pour constater le désastre et recueillir le dernier soupir de Pan, accompagné par le erhu et le violon sur scène, puis les cordes avec sourdine de plomb, presque imperceptibles. Lorsque Pan meurt, la flûte interroge le silence. Un choeur d'enfants chante en coulisses, d'abord à l'unisson puis à deux voix. Le erhu fait entendre sa voix solitaire sur un ostinato mélodico-rythmique des cordes. Wu Song intervient alors en duo avec Xi Men Qing, le rêveur et le personnage du rêve sont dédoublés pour constater la tragédie de l'existence, dans une alternance de chant et de mélodrame. Les enfants reprennent leur scansion accompagnés du erhu et de deux tambours, puis une brève coda des tambours chinois et du suonà désespéré achève l'opéra Jin Ping Mei.

32Le premier air de Pan « Une vie morte » est chanté par Li Yi accompagnée par l'orchestre à cordes de la Garde Républicaine dirigé par François Boulanger à l'Élysée lors de la visite du président chinois Xi Jinping et de Madame Peng Liyuan au président François Hollande le 26 mars 2014. Il s'agit de la première visite d'État en Europe du président chinois et elle a lieu dans le cadre des célébrations des cinquante ans des relations diplomatiques franco-chinoises25. La compositrice n'est toutefois pas invitée. Il est remarquable de noter que l'air est présenté dans le programme de ce concert comme un « Air traditionnel chinois (paroles en chinois) arrangé par Graciane Finzi26 ». Selon elle, il s'agit d'une approximation dans la rédaction, car en fait elle s'est inspirée, mais de très loin27, du thème populaire chinois « Quatre saisons ». Le concert commence par cinq pièces pour orchestre seul et se poursuit par six pièces vocales, la programmation tente de mêler des incontournables du répertoire français avec des arrangements d' « airs traditionnels chinois ».

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Ill. 3 Programme du concert du 26 mars 2014 à l'Élysée, AGPF.

33Pendant l'année que lui demande ce travail, elle n'envoie pas de partition en Chine sauf les extraits mentionnés dans le contrat qu'elle donne à David Li Wei pour qu'ils glanent les subventions : « C'est mal enregistré mais cela fait son office » concède Graciane Finzi.

Des écueils

34Dès le début de la composition, la confusion s'installe dans l'esprit de la compositrice. En effet, ce mot de « comédie musicale » signifie essentiellement pour elle une forme de théâtre lyrique – d'opéra - qu'il faut rendre simple. Elle demande à David Li Wei de lui envoyer des références de « comédie musicale chantée en mandarin28 », mais il ne lui en envoie pas et tout ce qu'elle écoute sur ses conseils est du « rap de Shandong29 ». Or les commanditaires s'attendent à une comédie musicale d'inspiration américaine, tandis qu'elle compose un opéra, toutefois bien loin de la sorte de Nixon in China à laquelle rêvent les dirigeants de la télévision de Macao.

35Aussi, quand elle a fini la totalité de l'oeuvre, cette dernière n'est pas programmée et les échanges par courriel avec David Li Wei commencent à s'envenimer, au point qu'il reconnaît sa part de responsabilité dans la cafouillage. Le 10 février 2014, il est encore confiant, mais en réalité il ne se passe plus rien. Graciane Finzi a fait changer toutes les normes du contrat par la Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques qui le corrige, mais le procès en cours entre les deux librettistes complique les choses. En effet, la télévision de Macao a commandé une œuvre à Graciane Finzi, mais n'a pas accepté le changement de librettiste, ce que la compositrice croyait pourtant réglé localement. Les échanges de courriels avec David Li Wei de février 2014 montrent que la comédie musicale chinoise se fait finalement par un compositeur chinois sur le livret de J'aime Beijing et qu'elle est jouée dans le cadre prévu. En revanche, l'œuvre de Graciane Finzi, dont la commande est pourtant honorée, ne connaît pas de création scénique ou en concert. En effet, David Li Wei ne peut pas faire représenter l'oeuvre car il n'en a pas le droit : la télévision de Macao ne monte pas l'oeuvre mais ne veut pas non plus que Jin Ping Mei soit donnée ailleurs. Aujourd'hui l'oeuvre est écrite, elle est complète et possède une réduction de l'orchestre pour piano, mais les éditeurs français sont réticents pour la publier sans une collaboration avec la Chine, notamment en raison de la langue et du sujet du livret.

Une expérience « futuriste »

36Aujourd'hui, Graciane Finzi retire de cette expérience multiple l'intérêt pour les deux « formidables » instruments découverts lors de son premier voyage puis de la composition de L'Attente et le retour. De même, elle reconnaît avoir éprouvé beaucoup de bonheur et de goût à écrire son opéra Jin Ping Mei, même si cela lui a aussi donné beaucoup de souci. Car cela la passionne de changer son écriture : elle flirte avec les mélodies chinoises tout en gardant ses harmonies, sa musique, se laissant aller vers la tonalité. Cela lui permet de se sentir très libérée, très heureuse, mais elle ressent aujourd'hui une grande frustration que l'oeuvre ne puisse pas être donnée ; toutefois elle en a pris son parti... en espérant que peut-être un jour les choses changeront et viendront à elle, si les maisons d'opéra françaises et chinoises savent se coordonner pour imaginer une coproduction.

Pour citer ce document

Par Cécile AUZOLLE et Graciane FINZI, «Les tribulations d'une compositrice française en Chine», Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l'Art et Musicologie [En ligne], Numéros parus, 2018-3, Dossier, mis à jour le : 02/03/2020, URL : https://tierce.edel.univ-poitiers.fr:443/tierce/index.php?id=382.

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