La lettre comme moyen de relier les deux côtés de l’Atlantique : l’exemple des Godet Dubrois et des Dumas de Fonbrauge

Par Michel Figeac
Publication en ligne le 20 mars 2023

Résumé

Les lettres du fonds Dumas de Fonbrauge des Archives départementales de la Gironde comprennent de nombreuses lettres révélatrices des liaisons entre les familles de planteurs des Petites Antilles avec le reste de leur parenté restée en Aquitaine. Elles permettent d’apprécier les stratégies matrimoniales des familles Dumas de Fonbrauge et Godet Dubrois et apparentées, de mesurer la nature de relations familiales et enfin de comprendre en quoi les échanges entre les deux rives de l’Atlantique étaient la clé du succès économique.

Mots-Clés

Texte intégral

Je vous écris à la hâte, ma chère amie, pour vous apprendre que nous venons enfin de recevoir de vos nouvelles. J’en attendais avec d’autant plus d’impatience qu’il n’était pas facile de faire comprendre à la famille les raisons qui vous avaient empêché ainsi que Monsieur de Fombrauge d’écrire à cette occasion. Je vois avec plaisir que ce silence que vous avez paru garder depuis mon départ ne vient que de la négligence de votre commissionnaire qui avait ignoré sans doute le départ de quatre à cinq vaisseaux arrivés longtemps avant l’aurore1.

1Le 28 mai 1768, le frère de Marie Anne Adélaïde Godet Dubrois qui venait de s’unir avec le conseiller au Parlement de Bordeaux Jacques François Dumas de Fonbrauge2 avait pris la plume pour souligner la difficulté des liaisons des familles de planteurs avec le reste de leur parenté restée en Europe. Au lendemain du mariage, il insiste sur l’attente des Godet Dubrois qui souhaitent vivement recueillir les sentiments des nouveaux époux dans ces circonstances exceptionnelles. En réalité, ces récriminations sont récurrentes dans ces échanges épistolaires et la société des planteurs ne cessait de se plaindre de la rareté des nouvelles ce qui ne manquera pas de nous surprendre à l’ère de l’internet. Les rédacteurs des missives sont dans la dépendance des passages de navire : il leur faut trouver le capitaine de confiance qui se chargera bien de sa mission et n’oubliera pas les précieuses petites feuilles au fond de la cale du navire. Un cheminement sûr pouvait même stimuler l’acte d’écriture :

Je ne comptais pas vous écrire par cette occasion, ma chère nièce, cependant le capitaine Mossion qui reste pour quelques jours de plus que je ne pensais, m’en donne le temps. C’est lui-même qui m’a promis de vous remettre cette lettre [] Il vous dira des nouvelles de la famille qu’il connaît toute, c’est un garçon fort honnête et qui m’a semblé vous connaître3.

2Combien d’épistoliers se pressent alors de cacheter la lettre à la cire brûlante pour faire partir la précieuse missive dans les temps car l’occasion ne se représentera pas forcément de sitôt ou du moins, elle constitue un prétexte facile. Ainsi s’impose un nouveau rapport au temps. Le 3 juin 1769, Godet Dubrois reçoit un « paquet » de son gendre envoyé depuis Basse-Terre en février par lequel il apprend que sa fille est enceinte et qu’il est pressenti pour devenir le parrain de l’enfant à naître. Ce rythme très particulier ressort d’une petite série de 51 lettres exhumées du fonds Dumas de Fonbrauge aux Archives départementales de la Gironde auxquelles s’ajoutent quelques brouillons préparatoires. Le mariage qui fut à l’origine de ces échanges épistolaires était emblématique d’une partie des unions que l’on retrouve au sein des élites bordelaises.

3Les Godet étaient une famille de huguenots originaire de Marennes en Saintonge. Tandis que plusieurs Bordelais s’étaient installés dans la grande île sucrière de Saint-Domingue, ils avaient préféré Basse-Terre et la Guadeloupe. Godet Dubrois, le père de la future, possédait les habitations de Beauséjour et Le Fromager à la Capesterre. La famille est surtout connue au travers de l’habitation-sucrerie de son oncle Godet Desmarais qui fait partie des épistoliers dont nous avons conservé quelques lettres et qui a fait l’objet d’opérations d’archéologie sous la direction de Fabrice Casagrande4. L’ancienne sucrerie et distillerie Desmarais s’était implantée sur un petit plateau dominant la Rivière aux Herbes. « Le site fouillé à la périphérie immédiate des bâtiments encore en élévation de cette habitation a révélé un ensemble de murs constituant les ruines de deux maisons consécutives dont la plus récente fut détruite par un incendie5 ». Il s’agissait d’une famille en voie d’ascension sociale puisque Godet Dubrois, le père de la future, avait réussi à acquérir en 1756 une charge au conseil supérieur de la Guadeloupe. Les Dumas de Fonbrauge étaient pour leur part de noblesse assez récente puisqu’ils étaient issus de la petite robe libournaise dont ils émergèrent à la fin du XVIIsiècle. Après avoir compté deux présidents au présidial de Libourne, la famille s’illustra avec deux conseillers au Parlement de Bordeaux en 1724 puis l’époux de Marie Anne Godet Dubrois en 1765. Il ne faut pas oublier que plusieurs magistrats du Parlement bordelais avaient en effet investi dans les plantations, à tel point qu’il était prévu des dispositions spéciales pour des membres de la Cour en visite, afin qu’ils siègent au Conseil souverain de la Guadeloupe. De même, le conseiller Pocquet de Lilette passa la majeure partie de sa vie à la Martinique et les magistrats Lamolère, de Raymond ou Prunes y firent de nombreux voyages pour y régler leurs affaires6. Comme trop souvent ce qui handicape l’interprétation, nous ne disposons que des lettres envoyées par le côté antillais et qui furent reçues par le conseiller au Parlement. Néanmoins celui-ci n’est pas resté totalement muet pour nous car il avait parfois l’habitude de préparer ses réponses au brouillon en prenant des notes rapides pour ne rien oublier quand se présenterait le capitaine fiable.

4Le fonds Dumas de Fonbrauge rassemble donc les lettres de plusieurs correspondants antillais et plus particulièrement Godet Dubrois mais aussi ses deux frères, Godet Desmarais et Godet de Richemont ainsi qu’une sœur de Marie Anne, Marie Magdeleine Antoinette dite Madelonette qui fut placée à moment donné au couvent de la visitation, le temps de lui trouver un époux. Cela va nous permettre de montrer comment une correspondance privée est une source fondamentale de part et d’autre et d’autre de l’Atlantique car elle permet d’apprécier les stratégies matrimoniales des planteurs, de mesurer la nature de relations familiales qui se déroulent à des milliers de kilomètres dans un monde où la communication se déroule au rythme de la navigation et de comprendre pourquoi les échanges entre les deux rives de l’Atlantique étaient la clé du succès économique.

Les filles du planteur, une arme pour investir la haute société bordelaise

5Pour le planteur Godet Dubrois marier ses filles apparait bien comme une véritable obsession et c’est le sujet principal qu’il aborde dans sa correspondance avec son gendre Dumas de Fonbrauge dont il requiert l’aide à plusieurs reprises. Il est très clair dans ses lettres : selon lui, la société coloniale est beaucoup trop dure pour une femme et comme il le confie à son gendre, il n’aura de cesse de faire rentrer en Guyenne sa nombreuse progéniture féminine qui pourra beaucoup mieux s’épanouir localement dans une ville comme Bordeaux. Il semble bien que le premier gendre bordelais du planteur ait joué un rôle déterminant dans la recherche des époux de ses belles-sœurs. En novembre 1769, il spécifie bien que Dumas doit étudier « les partis qui pourraient lui présenter à elle (sa fille Madeleine) et qu’il s’en remet totalement à lui pour choisir le plus avantageux ». Les familles antillaises disposaient en effet d’un réseau de familiers qui plaidaient leur cause avec un indéniable succès dans le cas présent. Après Marie Anne Adélaïde en 1768, sa sœur Madeleine, convole en 1770 avec le conseiller Jean-Baptiste de Lamolère, puis viennent le tour de Marie Gabrielle en 1779 qui s’unit à Edme Jean-Baptiste Brivazac de Beaumont, fils d’un conseiller au Parlement et enfin, la même année, de Françoise avec le garde du Roi, fils de marquis, Henri Bernard de Faudoas. Il convient d’y ajouter Claire Nicole qui choisit le chevalier Alexandre de Maurès de Malartic, lieutenant-colonel au régiment de Vermandois en garnison dans l’île mais qui devait rapidement regagner la métropole. Le « tableau de chasse » est l’impressionnant reflet d’une insertion réalisée aussi bien dans la robe que dans l’épée. Il est porté par un vrai projet qu’il répète à plusieurs reprises dans sa correspondance. Son rêve reste en effet de voir ses enfants s’établir à proximité les uns des autres pour pouvoir constituer une grande famille dans laquelle il pourra se rendre une fois rentré en France. Il ne voit en effet son établissement aux îles que comme une phase temporaire mais, une fois fortune faite, l’âge avançant, son rêve le plus cher reste bien d’aller vivre chez ses filles en bordelais.

6Dans une lettre rédigée pour sa fille Marie Anne, Godet Dubrois précisait sa stratégie d’implantation dans la haute société bordelaise :

J’ai reçu ma chère Marianne votre lettre du 20 août ; Vous m’y apprenez votre voyage chez Monsieur de La Rigaudière, je suis charmé de la bonne intelligence qui règne entre vous et les bons parents. Je vous exhorte à l’entretenir. Laissez gazouiller tous les autres et ne faites attention qu’à ce qui vous viendra par le canal de M. de Fonbrauge et de La Rigaudière touchant mes vues pour vos sœurs. J’ai placé en eux ma confiance pour leurs établissements et nul autre qu’eux ne la partagera7.

7Si cette double tutelle fut parfaitement bien acceptée quand elle venait du conseiller Dumas de Fonbrauge, il n’en allait pas de même quand elle provenait du cousin du Périgord ce qui provoqua la virulente réaction de Madeleine Godet Dubrois qui, en attente d’un parti, avait été placée au Couvent de la Visitation, institution fondée en 1640 dont l’une des vocations était justement d’accueillir les jeunes filles de la noblesse :

Je te suis bien obligée, mon bon frère, des détails dans lesquels tu entres au sujet des établissements qui me sont proposés ; Monsieur de La Rigaudière par sa façon de s’en mêler me fait sentir combien il est malheureux d’avoir besoin d’un autre. Mon papa en nous mettant entre ses mains lui confiait tout ce qu’il avait de plus cher ; s’il savait combien je souffre de montrer la vie que je mène, je suis certaine qu’il me rappellerait auprès de lui. Tu sais combien j’ai peu d’usages du monde, je me trouve cependant dans le cas d’avoir besoin de conseils, tu es trop éloigné pour attendre tes réponses et je suis pressé du matin au soir8.

8La jeune fille refuse très clairement l’immixtion d’un étranger fut-il un parent éloigné mais elle respecte profondément l’avis de ses ascendants et de ses frères pour ne pas dire qu’elle le sollicite. Ces quelques lettres sont très précieuses car elles apportent beaucoup sur les stratégies matrimoniales. Elles confirment des marges de manœuvre beaucoup plus grandes à l’époque des Lumières mais, aussi, le fait que dans ce domaine, il faut se garder des systématisations abusives car chaque cas est d’abord individuel. La jeune Madeleine ne se prive pas d’écarter plusieurs prétendants successifs. C’est d’abord le chevalier De Clieu qui est éconduit pour une maladresse dans l’ordre des convenances dont nous ne saisissons pas toutes les causes au travers d’une correspondance allusive sur le sujet. Toujours est-il que le père de la jeune fille met en cause les maladresses de son fils lors des pourparlers et se morfond à distance en raison de l’amitié qu’il avait pour le père du pressenti, gouverneur de la Guadeloupe. Puis vient le tour d’un conseiller au Parlement Delpy de La Roche, famille originaire du Périgord qui appartenait à la haute robe bordelaise. Madeleine invite le jeune homme à venir se présenter au parloir ce que ses conseils trouvèrent bien audacieux. Les trois motivations qui conduisirent à éconduire le prétendant sont passionnantes. La fortune de Delpy de Laroche apparaissait en désordre suite aux dettes laissées par son père mais elle atteignait tout de même 200 000 livres selon Dumas de Fonbrauge sans compter « une maison bien meublée ». Madeleine avance surtout une charge de receveur des tailles qu’exerçait le parlementaire alors que son père avait mis son veto à toute alliance avec un financier, en faisant même le seul critère dirimant. « Il n’est pas sans raisons qu’il t’a recommandé de ne pas t’unir à un financier dans ce moment. Il te dirait comme moi que les charges de finance peuvent avoir des inconvénients terribles » précise son beau-frère. Cela traduit la méfiance, pour ne pas dire l’hostilité, que suscitait le milieu de la finance au sein des autres élites nobiliaires. On croirait lire l’abbé de Bernis qui, au même moment, stigmatisait « ceux qui l’ont acquise depuis un siècle seulement par de l’argent, parce que rien n’est plus ignoble et peut-être plus injuste que d’obtenir le prix de la vertu avec de l’argent qui est souvent le prix du vice9 ». Pour se marier, Delpy de Laroche aurait volontiers vendu la charge qui était estimée 120 000 livres ce qui lui aurait permis d’écluser ses dettes mais Marianne Godet Dubrois refusa définitivement car elle ne voulait pas envisager de vivre éloignée de son beau-frère Dumas de Fonbrauge et de sa petite nièce qui résidaient sur Bordeaux. Elle écrivit alors à Larigaudière, partisan de cette option : 

Vous savez mon cher cousin combien je leur suis attachée et combien je désirerai si je suis obligée de m’éloigner de conserver l’espérance de venir les voir. Ce sentiment est trop naturel pour qu’il puisse être désapprouvé par personne10.

9Le même argument est avancé au même moment pour repousser le candidat de Duroy de Suduiraut un dernier Debenque qui l’envoyait encore plus loin entre la petite cité de Mézin aux confins des Landes et du Lot-et Garonne et à Montauban. Pour Marie Anne, on ne devrait jamais aller à Montauban…

10Attirés par la dot de la fille du planteur, les prétendants se bousculent mais tout d’un coup, l’horizon se dégage grâce à l’intervention de Madame de Brivazac, autre proche des Dumas de Fonbrauge. Elle écrit aussitôt à son beau-frère :

Je te fais part, mon bon frère, des propositions qui m’ont été faites à midi par Madame de Brivazac : pour mon établissement avec Monsieur de Lamolère, j’ai vu une lettre qu’il lui a écrit pour me la communiquer. Je crois que tu ne seras pas plus surpris que je ne l’ai été. Tu sais que c’est le seul parti que j’ai pu goûter jusqu’à présent. Je l’ai accepté avec d’autant plus de plaisir que je sais que tu as de l’estime pour lui et qu’il me mettra à même de fixer mes jours près de toi et de ma chère minette que j’embrasse de tout mon cœur. Adieu, cher frère, je suis pour la vie ta bonne sœur et amie11.

11Jean-Baptiste de Lamolère était né en 1734, il fut reçu conseiller au Parlement en 1759 ; il siégea à la première Chambre des enquêtes jusqu’en 1777. Son aïeul Bernard de Lamolère avait été avocat et receveur au bureau de Libourne, alors que son oncle Bernard de Lamolère de Sibirol fut directeur de la Monnaie de Bordeaux de 1714 à 1737. Le mariage se déroula en l’église Sainte-Eulalie et une petite Claire-Nicole devait naître de cette union. Grand propriétaire à Saint-Domingue, il se liait avec un planteur de la Guadeloupe. Son immense fortune américaine lui permit de faire construire l’un des plus beaux hôtels de l’îlot Louis à l’angle de la place Jean-Jaurès12. Sa fille devait convoler avec un autre planteur Marie Joseph de Sans mais on était en 1790. Les plantations allaient bientôt être en feu. Amnistié en l’an VII, Lamolère rentra dans son pays, totalement ruiné.

12Ce dossier de correspondances enrichit la problématique des stratégies matrimoniales qui a souvent retenu l’attention des historiens. Il confirme la capacité d’ascension sociale des élites de la fortune, particulièrement celles qui avaient réussi l’aventure des îles sucrières13. Les familles qui s’allient aux Godet Dubrois n’appartiennent pas à la noblesse parlementaire la plus ancienne (Pontac, Leberthon, Lavie) mais à celle qui, selon différentes modalités, occupe les nouveaux quartiers comme celui du Chapeau Rouge à Bordeaux. Contrairement à ce que l’on lit souvent, le modèle matrimonial qui fait du mariage une arme dans l’ascension sociale n’est pas forcément imposé aux jeunes générations mais aussi dans certains cas accepté voire carrément intégré. Madeleine Godet Dubois ne remet jamais en cause les directives de son père, au contraire elle refuse des partis pour appliquer son idéal de la famille regroupée dans un périmètre proche. Ici comme ailleurs, une volonté de protéger, voire de renforcer les liens du lignage était une priorité de nombreuses familles. Enfin, même si son père la flanque initialement de chaperons, elle sait faire preuve d’une très large marge de manœuvre et elle passe outre les desiderata de son cousin, Larigaudière. Cet esprit d’indépendance va peut-être dans le sens du siècle mais il faut se garder d’en généraliser les conclusions car le long séjour européen de la jeune femme la conduit forcément à prendre ses décisions seule. Pour décider de son avenir, elle ne peut attendre le rythme des navires comme elle le reconnait elle-même14.

Les spécificités d’une vie familiale éclatée par la distanciation géographique et les hasards de la vie

13Dans sa correspondance adressée à sa fille Marie Anne, Godet Dubrois ne cesse de se réjouir de ce qui fait figure pour lui de mariage idéal alors qu’il n’avait manifestement pas participé aux pourparlers initiaux et que, comme pour la plupart de ces mariages, il se fit représenter par le jeu des procurations pour le contrat et la cérémonie nuptiale :

Son état, ses mœurs et ses facultés me paraissent tellement notables que je suis jaloux de n’avoir pas été le premier à vous le proposer. Ne doutez donc plus ma chère Marie Anne de ma satisfaction qui, néanmoins ne sera complète que quand je serai témoin de votre bonheur et de celui de toutes vos sœurs en France15.

14Il se renseigne auprès de son réseau de correspondants métropolitains et ses lettres ne cessent de se féliciter de cette union, d’encourager sa fille à goûter sans retenue son bonheur :

J’ai voué en connaissance de cause des sentiments paternels à votre cher mari que j’ai placé au rang de mes enfants chéris. Tâchez ma chère Marianne de gagner et mériter la confiance de ce galant homme. Ce sera le plus beau titre dont vous puissiez vous prévaloir [] de vous avoir ménagé un mari dont mes parents et mes amis me disent tant de choses satisfaisantes16.

15Le planteur guadeloupéen entretient à partir de là une correspondance avec celui qu’il appelle avec déférence « mon cher Monsieur » et avec le temps « mon cher gendre ». Le sujet principal reste à longueur de lettre le mariage de ses filles qu’il considère sans la moindre ambiguïté comme un moyen de s’insérer dans la haute société bordelaise. Là encore, les lettres ne sauraient souffrir le moindre doute :

Je commence à désespérer qu’elle trouve un mari en France depuis que je sais que Tom Eversin n’a pas pu prendre sur lui de l’épouser quelque libre qu’il fut. Il serait simplement bien humiliant de la faire revenir comme une marchandise de mauvaise qualité, au portrait que Tom Eversin m’en a fait, il y a tout lieu de le craindre, son pinceau ne peut être suspect. Je ne me rassurerai pas si je ne me flattais que par vos bons offices et ceux de Monsieur de La Rigaudière17.

16Le terme de « marchandise » ne saurait souffrir dans le contexte la moindre ambiguïté, pourtant, la jeune femme devait prouver quelques mois plus tard qu’elle savait simplement ce qu’elle voulait… et ce qu’elle ne voulait pas.

17Les filles Godet Dubrois avaient table ouverte chez les Dumas de Fonbrauge quand elles passaient en France mais les incertitudes de la vie allaient rapidement tout remettre en question. Marie Anne tomba enceinte à l’automne 1768. Le 21 septembre 1769, son père prenait la plume pour lui confier tous ses espoirs : 

Nous sommes au 20 septembre ma chère Marianne et je n’ai point eu encore la satisfaction d’apprendre si je suis grand-papa. Je souffre impatiemment cet état d’incertitude, il ne peut être longtemps, votre cher mari, m’ayant mandé qu’il serait exact à m’en tirer.

18L’infortuné ignorait encore que l’accouchement qui avait eu lieu le 27 juillet avait pris une tournure dramatique. À peine âgée de 28 ans, après avoir donné naissance à une petite Jeanne Thérèse, la jeune femme était morte des suites de ses couches. Le jeune parlementaire se trouvait confronté à cette fragilité de la vie qui modifie totalement la perception du monde et de l’existence comme le révèle la lettre suivante de novembre 1769 :

J’étais déjà instruit mon très cher gendre, de votre malheur et du mien quand j’ai reçu votre lettre du 27 avant-dernier. La funeste épreuve que Dieu m’envoie exige beaucoup de résignation et je suis encore bien éloigné du point qu’il faut que j’atteigne pour trouver quelque adoucissement à mon chagrin. La religion et la raison sont de puissants sauveurs dans les grandes afflictions mais il semble qu’il ne soit pas dans la nature qu’un père survive à ses enfants et tout ce qui parait choquer cet ordre naturel est plus difficile à soutenir. Dieu veuille m’accorder la grâce de me soumettre à ses décrets et à vous, mon cher gendre, la force de résister à ce terrible événement. Le reste précieux que Dieu nous a conservé […]18 Marianne doit fixer désormais. Réunissons-nous donc en sa faveur et que nos soins suppléent si possible à ceux d’une tendre mère.

19Ne pas disposer des lettres de l’époux dans cette circonstance est bien évidemment une lacune irréparable pour l’analyse mais on est saisi par le fatalisme de Godet Dubrois qui, dans un effort de synthèse caractéristique de l’époque invoque le secours de la religion mais aussi les capacités de la raison pour affronter ce malheur qui restait chose courante dans les conditions médicales et sanitaires de l’époque. Stéphane Minvielle a montré dans sa belle thèse sur la démographie des élites bordelaises que pour certains la durée du couple était courte : 11,8 % de ces mariages étaient en effet déjà rompus moins de 5 ans après les noces et l’on sait très bien que les premières couches étaient les plus dangereuses19. Les Dumas de Fonbrauge étaient d’ailleurs pour des raisons diverses habitués à ce type de situation. Le père et le grand-père de Jacques François avaient eux aussi, contracté des alliances qui avaient été rapidement rompues par un décès. En 1736 son père Thibaud, conseiller au parlement comme lui, était mort trois ans après son mariage avec Marguerite de Canolle de Lescours ce qui ne l’avait pas empêché d’avoir trois enfants avant son décès20 ! Son grand-père Jacques Dumas avait pour sa part convolé avec Marguerite de Canolle, morte, elle aussi en couches le 3 mai 1692, après la naissance de Thibault. Cette succession de malheurs n’avait pourtant pas mis en péril la survie du lignage ce qui permet d’ailleurs de comprendre pourquoi la restriction des naissances caractéristique du XVIIIe siècle pouvait mettre en péril la survie des lignages21.

20L’épreuve avait rapproché autour de l’enfant qui avait survécu les deux composantes de la famille au-delà même de l’éloignement géographique, ce que reflète la fin de la lettre de novembre 1769 :

Adieu mon très cher gendre ! Puisse le Ciel secourable nous envoyer les consolations dont nous avons besoin pour soutenir la privation. Vous d’une épouse qui méritait toute votre tendresse et moi de ma chère Marianne ; Adieu encore une fois, mon très cher gendre, comptez sur la très tendre amitié avec laquelle, je ne cesserai jamais d’être votre très humble et très affectionné serviteur.

21Pas d’effusion incontrôlée mais une écriture très maîtrisée où l’affection s’exprime avec pudeur guidée par une croyance réconfortante. Ce drame familial n’interrompt pas la correspondance qui va au contraire se prolonger jusqu’en 1783. Godet Dubrois se fait néanmoins plus rare et il est souvent remplacé par ses frères Godet Richemont et surtout Godet Desmarais mais elle devient alors très nettement une correspondance d’affaires. Dumas de Fonbrauge sous le choc attendit longtemps avant d’envisager un remariage, indispensable s’il voulait envisager une pérennité du lignage. C’est sept ans plus tard, en 1776, qu’il se remarie avec Elisabeth Chillaud Desieux et on est alors très loin de ce que Stéphane Minvielle a caractérisé de « mariage triste22 » puisque ce second passage devant le prêtre débouchera sur 6 enfants entre 1777 et 1785.

J’étais déjà instruit, mon cher Monsieur, de votre mariage avec Mademoiselle Duchillaud quand j’ai reçu votre lettre du 24 novembre dernier. Rien ne me parait plus raisonnable que les motifs qui vous ont [sic] cet établissement mais je suis touché d’y voir entrer l’état critique de Madame votre mère dont les vertus sont si rares que je fais les vœux les plus ardents pour le rétablissement de sa santé, à la conservation de laquelle notre petite-fille doit être grandement intéressée. J’approuve fort le parti que vous prîtes de la garder auprès de vous jusqu’à ce que son tempérament soit assez raffermi pour l’exposer au régime d’une communauté parce que d’ailleurs, j’ai lieu d’espérer qu’une belle-mère choisie par un père tel que vous lui prodiguera sa tendresse et ses soins. Avec cette façon de penser, mon cher Monsieur, vous devez me croire au-dessus de la prévention attachée aux secondes noces. Votre convol devenu nécessaire pour toutes les raisons dont vous me faites parler, ne peut donc apporter aucun changement dans mes sentiments pour vous, ni diminuer la part que vous avez dans mon cœur.

22Il aurait là encore été passionnant de connaître l’énoncé des raisons qui orientaient le magistrat bordelais vers un second mariage, toujours est-il que sa décision entraîne une adhésion sans retenue de son premier beau-père ce qui est plutôt rare. La seule inquiétude de Godet Dubrois est logiquement la formation de sa petite-fille mais, là encore, il loue son gendre d’y avoir pensé lors de son choix et révèle au passage la place jouée par Madame de Fonbrauge mère dans l’ouverture à la vie de la petite orpheline. Seules les correspondances privées peuvent véritablement révéler ce genre de détail23.

23En réalité, le drame initial de ce couple a provoqué une restructuration du groupe familial et a soudé les deux noyaux de part et d’autre de l’Atlantique. L’attachement que la sœur de Marie-Anne, Madeleine ou Madelonette portait à sa nièce et son beau-frère s’explique à l’évidence par le traumatisme de la mort de sa sœur dont elle était extrêmement proche. Méthodologiquement, nous avons eu beaucoup de mal pour identifier, faute de prénom, celui qu’elle appelle « mon frère » dans plusieurs lettres lorsqu’elle est au couvent de la Visitation en attente du bon parti. En réalité, il s’agit bien de son « beau-frère » car plusieurs lettres signalent qu’il réside tantôt à Claveau sur les bords de Garonne, tantôt à Saint-Emilion sur le domaine éponyme de Fonbrauge. Au même moment, Godet Desmarais frère de Godet Dubrois le désigne bien comme « son neveu » ce qui participe exactement de la même proximité. Jacques-François de Fonbrauge lui écrit d’ailleurs depuis Fonbrauge le 23 juillet 1770, « Tu as dû recevoir, ma chère sœur, une lettre de moi samedi dernier » où il la met clairement en garde contre les zones d’ombre de la fortune de Delpy de Laroche. Elle conclut quelques jours plus tard une autre de ses missives par une formule éclairante :

Adieu, mon bon frère, je t’embrasse de tout mon cœur et suis pour la vie ta meilleure amie. S’il faut que je m’éloigne de toi et de minette, je ne saurais être que très malheureuse24.

24Dans un très beau livre sur l’amitié, Maurice Daumas a parfaitement montré que dans la première modernité l’amitié était « un pré carré masculin25 », une doxa qui relevait de la misogynie propre à l’époque. Les choses se sont transformées dans le second tiers du XVIIe avec l’émergence des concepts de galanterie et de tendresse qui ouvre la voie à une requalification de l’amitié au siècle suivant. « Si les femmes ont fait irruption dans le pré carré masculin de l’amitié, c’est d’abord parce que l’amitié conjugale, fondée sur l’amour réciproque et le respect mutuel, est devenu un modèle26 ». L’apprentissage des relations entre les générations et entre les sexes se fait au cœur de la famille et le suprême désir d’éduquer Marie-Thérèse en souvenir de sa mère ne put que cimenter ce sentiment très fort. Madeleine savait très bien faire la différence quand se présenta M. de Lamolère. Aller vers une autre interprétation que rien ne vient étayer serait faire de l’histoire comme on fait parfois de la mauvaise fable pour la télévision. Toujours est-il que cette proximité du Conseiller au Parlement et des planteurs guadeloupéens alimenta l’autre versant de la correspondance.

À Bordeaux et à Basse-Terre, tenir les clés de la réussite coloniale

25Jacques-François Dumas de Fonbrauge avait parfaitement saisi que la complémentarité entre les deux rivages de l’Atlantique était la clé du succès. Par rapport à Saint-Domingue, il avait fallu attendre la guerre de Sept Ans pour voir la Guadeloupe connaître un réel essor, quand, à partir de 1759, l’occupation anglaise de la colonie lui procura esclaves, équipements et débouchés. En moins de quatre ans, 40 000 esclaves furent importés pour répondre au boom sucrier. En 1770, la Guadeloupe possédait 378 sucreries, il y en avait une cinquantaine de plus que 20 ans plus tôt. Le magistrat bordelais exposa à ses beaux-frères sa stratégie :

Le vin est ici à si haut prix que j’ai pris le parti de vendre le mien, ainsi je ne peux vous envoyer votre provision. D’ailleurs, vous ne me mandez pas la quantité qu’il vous en faudrait. Je suis fort aise que vous ayez été content de celui que j’envoyais l’année dernière. Si vous ne venez pas cette année et si vous voulez que je vous envoie votre provision à l’avenir, il faudra me le mander de bonne heure. Il n’y a même pas de temps à perdre pour cela parce qu’il arrive souvent que les lettres sont fort retardées et il arrive aussi que les prix étant bons à l’issue des vendanges, on profite du moment. Ainsi, si vous persistez dans votre intention de tenir votre provision de moi, mandez-le moi au plus tôt avec la quantité que vous voudrez. Je voudrais fort que Messieurs Dubrois et Desmarais voulussent suivre votre exemple et même quelques amis. Plus la partie sera considérable, plus aisément je trouverai à charger, vous y trouverez tout votre avantage et j’y trouverai aussi le mien et me délivrant de l’empire dur et fantasque de nos marchands, je vous le donnerai au prix qu’il aura dans ce pays-ci et vous m’en ferez passer le montant ou en rescriptions ou en denrées de votre Isle selon que celles-ci auront plus ou moins de faveurs. Je me chargerai de tous les frais de préparation et autres à faire ici jusqu’au chargement ; le frêt et le roulage nous regarderons, c’est ainsi que j’envoie chaque année mes vins de Saint-Emilion en Bretagne. Je vous propose volontiers ce marché le croyant raisonnable et également avantageux pour vous et pour moi. Plus la partie sera grosse, plus volontiers je m’en chargerai jusqu’à la concurrence de ma récolte qui peut aller jusqu’à 100 barriques et qui bientôt sera plus considérable. Vous me feriez donc plaisir d’engager nos parents et nos amis à s’unir pour cela. Mais encore un coup, faites-en sorte que j’ai votre réponse dans le cours d’octobre prochain. La seule façon que je veuille remployer désormais pour envoyer mes vins à l’Amérique27.

26Après deux années timides, il organisa un échange vins contre sucre avec ses parents d’outre-mer mais il ne leur cachait pas l’intérêt de regrouper l’achat et de passer la commande suffisamment tôt car là encore, la lenteur de la communication posait problème. En Guadeloupe, les habitants se trouvaient souvent sous la domination des commissionnaires de Saint-Pierre, car peu de navires de France se rendaient directement dans la colonie. Il évoque dans cette lettre son cru de Fonbrauge mais en réalité, la propriété de Claveau qui se trouvait en terres de palu à Bacalan était plus intéressante pour les îles car ce vin avait la réputation de vieillir plus vite avec le roulis des navires. L’objectif était de faire un échange avec les sucres ou d’utiliser le système des rescriptions c’est-à-dire des mandats, des billets avec ordre écrit adressé à un caissier de payer une somme déterminée. Avec la guerre d’Amérique et le tarissement du papier, Fonbrauge insiste pour que le paiement s’effectue en nature ce qui lui permettait de s’assurer le règlement de ses barriques. En effet, les négociants des colonies passaient pour de très mauvais payeurs et le magistrat bordelais, malgré l’aide de ses parents, eut maille à partir avec un certain Boterel auquel il demande sans succès « de beaux sucres à l’équivalent de 4 à 5 tonneaux de vin ». On perçoit d’ailleurs très bien dans cette lettre la méfiance doublée d’agressivité entre les propriétaires du vignoble et le monde du négoce souvent accusé de falsifier le vin. Dans ces années-là, un nouveau négoce était arrivé à Basse-Terre qui essaya rapidement de dominer les habitants qui dépendaient de ses avances comme le montre très bien Paul Butel dans son histoire des Antilles françaises28. La guerre d’Amérique augmente la tension avec les risques de la mer :

Je le prie d’engager ses bons offices pour engager M. Desmarais à presser Boterel de me faire passer les fonds qu’il a à moi depuis longtemps ; que je ne veux point de papier, que les inconvénients en sont trop à craindre en temps de guerre, que je demande des sucres et de beaux sucres, que je crains point les risques de la mer pourvu qu’on ne les charge que dans un vaisseau venant sous convoi ; qu’il faudrait même empêcher qu’on les fasse partir autrement ; que les personnes d’ici qui ont des fonds en Amérique trouvent le moyen de les faire venir en tout ou en partie, que les sucres doivent être commercés dans l’isle, qu’il sera aisé à Boterel de m’en envoyer pour peu qu’il en est envie.

27L’intérêt de l’union Dumas de Fonbrauge/Godet Dubrois était justement d’éviter le processus de tutelle du planteur vis-à-vis du négoce et de développer l’entraide face aux mauvais payeurs. Le 14 septembre 1780, ses notes révèlent ainsi que Dumas de Fonbrauge venait d’obtenir la condamnation du négociant Testas au profit de son beau-père :

J’ai envoyé à Monsieur Dubrois la condamnation obtenue à la Bourse de Bordeaux contre Testas pour le dernier billet de 4000 livres des 6 qu’il avait fait à Monsieur Dubrois. J’y ai joint le dit billet muni de son enregistrement à l’amirauté et un état des frais qui ont été fait pour obtenir la condamnation. Le dit état semblable à celui qui est ci-joint. Le même jour, je lui ai envoyé par une autre lettre et sur un autre navire, un duplicata de la susdite condamnation, une expédition du billet enregistré à l’amirauté et le même état des frais, le tout semblable aux doubles que j’avais gardé29.

28De leurs côtés, les Godet et en particulier Godet Desmarais trouvaient des débouchés à la production de Fonbrauge. Selon un compte de vente du 6 septembre 1774 retrouvé avec une lettre, 25 barriques apportées par le capitaine Mossion avaient été écoulées, six achetées par la famille Godet mais les 19 autres par d’autres acquéreurs ce qui représentait un gain total de 8616 livres pour le propriétaire. Le prix de vente est une préoccupation récurrente dans les correspondances avec un prix souvent situé entre 200 et 250 livres. Le 21 juin 1778, il atteint 330 livres chez Boterel ce qui explique la confiance qu’inspira dans un premier temps ce négociant.

29À côté des échanges purement commerciaux, les lettres témoignent d’une vraie vie matérielle métissée qui se mettait en place dans l’intimité des deux familles. Plusieurs passages signalent l’envoi de denrées exotiques qui étaient intégrées dans la cuisine bordelaise30. Dès les premiers échanges, à la fin des lettres se met en place cette amélioration du quotidien : « je vous ferai parvenir incessamment liqueurs, confitures, figues, café pour votre provision. Vous recevrez par cette occasion du riz blanchi dont vous me dites qu’on vous a ordonné l’usage pour votre santé » signale Godet Dubrois, le 1er août 1768. Les envois de bâtons de chocolat, de sucre de première qualité, de liqueur se succèdent. Dans l’autre sens, les planteurs ont souvent recours à l’artisanat bordelais qui leur permet de maintenir leur mode de vie. Un jour, on fait réparer une montre par un horloger réputé, une autre fois, c’est un modèle de chemise que l’on fait reproduire en plusieurs dizaines d’exemplaires.

30Il semble que ces échanges se tarissent après 1783 ou du moins, nous n’en conservons pas la trace dans la correspondance. Dumas de Fonbrauge semblait leur avoir substitué un commerce actif avec la Bretagne et la vallée de la Loire. Il avait entre autres, deux correspondants ; l’un Boislambert, commandant du château de Loches, était en rapport avec des négociants nantais, les frères Carrié et par leur intermédiaire, il se faisait envoyer le cru de Fonbrauge comme le 14 janvier 1789 où il réclame sept tierçons et une barrique. Le second, Dubois Dessauzais, résidait à Rennes d’où il échangeait une correspondance très fournie avec notre parlementaire. Les bateaux chargés à Libourne, faisaient du cabotage le long des côtes et arrivés sur la Villaine, ils la remontaient jusqu’à Rennes en passant par Redon où ils délaissaient une partie de la cargaison31. Dumas de Fonbrauge avait remis au premier plan ses réseaux traditionnels avec lesquels il écoulait son vin au milieu du siècle. Il est probable que les difficultés qui avaient accompagné la guerre d’Amérique, avaient achevé de le convaincre de refermer sa période antillaise.

Conclusion

31À la croisée de l’individuel et du social, entre expression et communication, la lettre est toujours une source à la fois déroutante et d’une grande richesse car elle va et vient d’un correspondant à l’autre sans que nous ayons toujours, comme c’est le cas ici, les deux côtés du miroir. Elle réunit dans le cas présent deux familles de part et d’autre de l’Atlantique qui arrêtent des stratégies dans les domaines familiaux et économiques ce qui explique que plus de 80 % du contenu soit occupé par cette double thématique. Ensuite, les événements de l’époque servent simplement de toile de fond et c’est ainsi qu’on croise des allusions au Parlement Maupéou très sévèrement jugé de part et d’autre ou à l’évolution de la flotte de de Grasse durant la guerre d’Amérique. Cette correspondance prend une tonalité émotionnelle forte mais toujours maîtrisée quand la fatalité s’en mêle avec la disparition prématurée de la fille du planteur Godet Dubrois en 1769. La correspondance vient enfin nous rappeler que les individus obéissent à des logiques personnelles et que les grands schémas sur les stratégies familiales et économiques dépendent avant tout des opportunités, du caractère de chaque individualité ou tout simplement du hasard.

Notes

1 Archives départementales de la Gironde, 8 J 480, Correspondance, 1638-an II, Dossier Godet Dubrois/Dumas de Fonbrauge. Toute la correspondance est puisée dans ce dossier.

2 La descendance de Hubert Godet Dubois et de Charlotte François Chevallié comptait neuf enfants dont deux garçons. Celui qui prend la plume est probablement François Désiré qui prendra la suite comme chef de famille mais rien ne l’assure à 100 % car il ne signe pas avec son prénom.

3 AD Gironde, 8J 480, lettre du 28 avril 1769.

4 Fabrice Casagrande, « Le destin d’une habitation-sucrerie de l’île de la Basse-Terre en Guadeloupe », Les nouvelles de l’archéologie, 150, 2018, p. 36-39.

5 Ibid., p. 36.

6 Michel Figeac, « La noblesse et l’océan au XVIIIe siècle : l’exemple bordelais », dans Bulletin du centre d’Histoire des espaces atlantiques, Bordeaux, MSHA, 1998, n° 8, p. 94.

7 AD Gironde, 8 J 480, lettre du 5 janvier 1769. La correspondance étant toujours dans la même liasse, nous ne reprendrons pas la référence dans la suite du propos.

8 Lettre depuis la Visitation, 8 août 1770.

9 Cardinal de Bernis, Mémoires, Paris, éd. Masson, 1878, p. 126-127.

10 La Visitation, lettre du 16 août 1770.

11 On peut avoir une hésitation sur l’attribution du destinataire entre un frère de Madeleine et son beau-frère Dumas de Fonbrauge. En réalité l’évocation de sa nièce « minette » et des lieux laisse peu de doute pour choisir la seconde hypothèse, cf. infra.

12 Il fait l’un des angles de la place Jean Jaurès actuelle et son vis-à-vis est l’hôtel Boyer Fonfrède. Sa grille est conservée au Musée d’Aquitaine. Voir C. Taillard, Bordeaux à l’âge classique, Bordeaux, Mollat, 1997, p. 167.

13 Voir notre chapitre 6 : « Une société de plantations : Le rêve américain des aventuriers de l’Aquitaine », p. 135-155 dans Caroline Le Mao (dir.), Mémoires noires. Histoire de l’esclavage. Bordeaux, La Rochelle, Rochefort, Bayonne, Bordeaux, Mollat, 2020.

14 Voir à ce sujet notre mise au point synthétique dans Michel Figeac, Les noblesses en France du XVIe au milieu du XIXe siècle, Paris, A. Colin, 2013, chapitre 8, « La noblesse dans la sphère privée », p. 237 avec une réflexion sur le terme de stratégie.

15 Lettre du 10 juin 1768.

16 Lettre de Godet Dubrois à sa fille du 5 janvier 1769.

17 Lettre de Godet Dubrois à Dumas Fonbrauge, le 5 janvier 1769.

18 Lettre de Godet Dubrois de novembre 1769. Le mot est illisible car le papier présente un trou. Il a été altéré de manière irréversible, le lecteur d’aujourd’hui se prend à croire que cette lacune s’explique par les larmes versées à cet endroit par le lecteur de 1769… dans cette circonstance.

19 Stéphane Minvielle, Dans l’intimité des familles bordelaises du XVIIIe siècle, Bordeaux, éditions Sud Ouest, 2009, p. 358.

20 Tous ces renseignements sont issus de la thèse de Stéphane Minvielle, op.cit., p. 174.

21 M. Figeac, op. cit., p. 282.

22 S. Minvielle, « Les remariages nobles à Bordeaux au XVIIIe siècle », La noblesse de la fin du XVIsiècle au début du XXe siècle, un modèle social ? Anglet, Atlantica, 2002, p. 109-132.

23 Vincent Gourdon, Histoire des grands-parents, Paris, Perrin, 2012.

24 La Visitation, le 19 juillet 1770. « minette » désigne sa petite nièce, Jeanne Thérèze.

25 Maurice Daumas, Des trésors d’amitié de la Renaissance aux Lumières, Paris, Armand Colin, 2011, p. 206.

26 Ibid., p. 241.

27 Brouillon de lettre écrit par Dumas de Fonbrauge à Godet Richemont du 20 décembre 1770.

28 Paul Butel, Histoire des Antilles françaises, XVIIe-XXe siècle, Paris, Perrin, 2002, p. 111-112.

29 Notes de Dumas de Fonbrauge du 14 septembre 1780.

30 Voir à ce sujet le dernier ouvrage d’Erick Noël, Le goût des îles sur les tables des Lumières, La Crèche, La Geste, 2020.

31 Ce commerce a été remarquablement mis en valeur par l’ouvrage de T. J. A. Le Goff, Vannes and its region : a study of town and country in eighteenth century, Oxford, 1981.

Pour citer ce document

Par Michel Figeac, «La lettre comme moyen de relier les deux côtés de l’Atlantique : l’exemple des Godet Dubrois et des Dumas de Fonbrauge», Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l'Art et Musicologie [En ligne], Numéros parus, 2022-6, Dossier, mis à jour le : 20/11/2023, URL : https://tierce.edel.univ-poitiers.fr:443/tierce/index.php?id=793.

Quelques mots à propos de :  Michel Figeac

Michel Figeac, professeur des universités à l'université de Bordeaux Montaigne, est un spécialiste de la noblesse, de la culture matérielle, des mentalités et des sensibilités à l'époque moderne. Il a récemment publié avec Caroline Le Mao une Anthologie franco-suisse d'écrits de l'intime (1680-1830). La vie privée au fil de la plume, Honoré Champion, 2020.

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