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Gambetta : la fabrique de la légende

frPublié en ligne le 24 octobre 2016

Par Jérôme Grévy

1De son vivant, Gambetta suscita bien des passions. Assurément, il ne laissait pas indifférent. On l’aimait ou on le détestait, on le vénérait ou on le haïssait. Selon les cas, on voyait en lui l’homme qui avait sauvé l’honneur du pays et établi la République ou le révolutionnaire responsable du déclin de la France. Les divergences d’appréciation sur le personnage et son rôle ne recoupaient pas exactement le clivage droite-gauche. La ligne de partage passait au milieu même du camp républicain : ses proches l’adulaient, tandis que les radicaux condamnaient son opportunisme et les modérés voyaient en lui un dictateur en puissance. Inversement des conservateurs, qui s’étaient ralliés à lui du temps de la Défense nationale, admiraient son patriotisme.

2Une véritable légende gambettienne se forgea donc, dans laquelle les images du personnage pouvaient varier selon la signification donnée à son rôle. Un itinéraire à travers les écrits concernant Gambetta permettra de décrypter les sens multiples que l’on donna, selon les moments et selon les relectures des différents auteurs, à son action.

Le héros national

3L’image de Gambetta est associée à la guerre contre la Prusse. Son action au sein de la délégation de Tours, en 1870-1871, fut écrite sur le mode épique. L’historiographie la plus classique le montre quittant Paris assiégé dans un ballon et tentant désespérément de susciter dans le pays un sursaut national contre l’envahisseur prussien, en constituant des armées qui délivreraient la capitale. Au cours des dernières semaines de la guerre, il se signala par son refus de la défaite, sa volonté de mener « la guerre à outrance » et de combattre jusqu’au dernier soldat. Logiquement, il devint après la guerre le chef de file des « revanchards ».

4Cette image fut d’abord un repoussoir, qui porta à l’Assemblée nationale une majorité décidée à conclure la paix. L’attitude de Gambetta avait été loin de rencontrer l’unanimité au sein même de la famille républicaine. Des voix nombreuses s’étaient élevées contre le « dictateur de Tours » qui, par son attitude jusqu’au-boutiste avait fait courir à la France de plus grands dangers encore. On sait que Jules Grévy refusa de participer au gouvernement de Défense nationale, que Jules Simon fut envoyé à Bordeaux pour mettre fin à l’action de Gambetta, que Thiers fulminait contre le « fou furieux » que l’on ne parvenait à mener à résipiscence.

5Après la signature du traité de Francfort, l’Assemblée nationale constitua une commission chargée de déterminer les responsabilités dans la défaite. Les uns entendaient flétrir Napoléon III et l’Empire, les autres souhaitaient mettre en évidence l’erreur qu’avait constituée l’attitude de Gambetta1. Pour ces derniers, pour Thiers notamment, si la paix eût été conclue dès l’automne, Bismarck n’eût pas mutilé la France en lui arrachant l’Alsace et la Moselle. L’enquête parlementaire fut achevée en 1875, mais, en raison du nouveau contexte politique, ne donna pas lieu à des poursuites. Jusqu’à sa mort toutefois, le souvenir de l’action de Gambetta contribua à faire de lui l’homme qui vivait pour la revanche. C’est pourquoi il était nécessaire de l’écarter du pouvoir de crainte d’une nouvelle agression préventive que Bismarck déclencherait contre la France. Cette crainte explique pour une bonne part que Jules Grévy, devenu président de la République, fit tout pour ne pas appeler Gambetta à la présidence du Conseil2.

6En réaction contre ce bilan négatif de l’action de Gambetta, ses proches défendirent la thèse opposée selon laquelle, loin d’avoir été néfaste au pays, la résistance organisée dans le pays lui avait valu le respect de ses adversaires et, surtout, avait sauvé son honneur. L’image de Gambetta fut ainsi exactement inversée : loin d’avoir été un homme inconséquent qui avait plongé son pays dans l’abîme, il avait été un véritable héros. Déployant une énergie hors du commun, il avait redonné confiance aux Français et, n’eût été le défaitisme au sein même de la famille républicaine, la situation eût été redressée.

7Cette version des faits s’imposa peu à peu. Au moment de sa mort, les républicains se réconcilièrent autour de sa dépouille et célébrèrent en lui l’homme qui avait sauvé l’honneur de la France3. En 1886, Joseph Reinach publia l’ensemble des dépêches, circulaires et proclamations de Gambetta afin de bien montrer l’activité débordante que l’homme avait déployée pour faire « surgir » des armées de volontaires dans le pays4. De cette participation à la Défense nationale, l’imagerie d’Épinal retint le premier geste, l’épisode spectaculaire de la fuite de Paris en ballon, qui soulignait le courage personnel de Gambetta5.

8 Quelques décennies plus tard, en plein renouveau nationaliste, une nouvelle polémique surgit à propos des sentiments patriotiques de Gambetta. Elle portait non sur la période de la Défense nationale mais sur l’action que Gambetta avait menée ultérieurement en matière de politique extérieure. Il lui fut reproché, dans les milieux proches de l’Action française, d’avoir abandonné le projet de Revanche. Alors que, depuis une trentaine d’années, l’opinion avait fini par reconnaître en Gambetta un patriote au-dessus de tout soupçon, la publication coup sur coup, en 1906, de la correspondance du chancelier de Bismarck, des Souvenirs de Gontaut-Biron, ancien ambassadeur de France à Berlin et des Mémoires du prince de Hohenlohe, qui représenta l’Allemagne à Paris, semblèrent révéler un Gambetta nouveau. Loin d’avoir été l’ennemi irréconciliable, le revanchard intransigeant, il aurait secrètement négocié avec Bismarck. Plus encore : la République se serait établie en France grâce au soutien secret de Bismarck, qui aurait estimé qu’elle constituerait pour l’Allemagne un régime moins dangereux qu’une monarchie ou un empire. Gambetta avait conclu, prétendaient ces polémistes, un accord aux termes duquel il abandonnait la Revanche contre une aide pour accéder au pouvoir6. Ils en donnaient pour preuve les conversations que Gambetta avait eues avec le comte Henckel de Donnersmark7, époux de la Païva, dont il fréquenta occasionnellement le salon. La presse allemande proche du pouvoir, avait-on remarqué, s’était félicitée de la victoire des républicains le 14 octobre 18778. Après avoir été le Patriote, l’homme de la lutte à outrance, il était dénoncé comme le Traître, l’homme qui avait soumis son pays aux exigences du vainqueur de la veille.

9Cette thèse fut notamment défendue par Jacques Bainville, dans plusieurs articles, publiés dans la Gazette de France, de 1908 à 1911, et rassemblés ensuite en un volume intitulé Bismarck et la France9. Elle doit être située dans le contexte de renouveau du nationalisme belliciste et mise en rapport avec les thèses de l’école historique qui la diffusa. Pour Bainville, seule la monarchie avait été capable de faire la France et de la défendre. Puisque les idées de 1789 représentaient le mal, il était impensable d’imaginer qu’un républicain eût souhaité régénérer le pays. Gambetta était jugé coupable d’avoir abandonné le projet de la guerre de revanche, posant ainsi les premiers jalons d’un internationalisme pacifiste jugé dévirilisant par la jeune génération, si l’on en croit la fameuse enquête dite d’Agathon10.

10Plusieurs des héritiers de Gambetta défendirent sa mémoire. Freycinet, qui avait été son bras droit dans l’organisation des armées en 1870, consacra ses souvenirs à justifier les actions entreprises par la Délégation11. Juliette Adam, qui pourtant avait évolué vers les milieux nationalistes et reproché à Gambetta d’avoir abandonné la Revanche, plaida la cause de son ancien ami. À ses yeux, son patriotisme ne faisait pas de doute : n’avait-il pas œuvré pour la réorganisation de l’armée française, afin de rendre à la France son rang de grande puissance européenne ?12 Elle pensait que l’on avait attiré Gambetta chez Henckel précisément pour le discréditer. Les Orléans auraient été à l’origine de la manœuvre13.

11Henri Galli réfuta les thèses de Bainville. Il considérait non seulement que Gambetta avait projeté l’alliance avec la Russie14, mais également qu’il avait imaginé la Triple entente. Et surtout que, à la différence de Jaurès, il n’avait été ni internationaliste ni pacifiste15. Pour lui, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute, jamais Gambetta n’aurait sérieusement souhaité rencontrer Bismarck16. Sur le registre du pathos,Galli lançait un appel aux Français pour qu’ils honorent la mémoire de Gambetta et, comme lui, songent à la revanche : « Quel que soit votre parti, bons Français, immense majorité de la France, quels que soient les fluctuations, les revirements toujours possibles de la politique, respectez cette mémoire. Honorez le grand citoyen, dont le nom seul suffit aujourd’hui encore à empêcher certaines abdications : Gambetta, dont le verbe toujours vivant enseigne et fixe le grand, l’imprescriptible devoir de la France vis-à-vis de l’Alsace-Lorraine »17.

12Pendant la Grande Guerre, les gambettistes ne manquèrent pas de faire le lien entre l’Union sacrée et le souci qu’avait eu Gambetta de rassembler tous les patriotes, indépendamment des appartenances politiques. Le parallèle s’imposa également entre l’attitude de Clemenceau et le refus du défaitisme qui avait inspiré Gambetta. Son ami parmi les plus fidèles, Joseph Reinach, n’eut de cesse dans ses chroniques de rappeler le précédent de la Défense nationale.

13La biographie de Gambetta que Paul Deschanel publia en 1919 était ouvertement située dans cette perspective. Le directeur de la collection Figures du passé de Hachette avait souhaité que la publication coïncidât avec la signature de la paix. Deschanel cherchait à démontrer que Gambetta avait préparé, par sa clairvoyance, les alliances qui avaient permis la revanche. Il aurait tout prévu : le rapprochement germano-autrichien et germano-turc, l’alliance des peuples latins et des peuples slaves, l’importance de la question d’Orient18. Et l’auteur concluait en affirmant que Gambetta était à l’origine de la victoire : « Son idéal, l’union de tous les Français dans la République victorieuse, s’est réalisé. À l’heure où la France signait la paix du Droit, il était présent au milieu de nous et communiait avec elle »19. Génie tutélaire de la France, le retour des deux provinces lui donnait a posteriori raison.

14Quelques mois après cette publication, le 11 novembre 1920, Gambetta eut l’honneur suprême de l’hommage rendu aux grands hommes par la patrie. Son cœur fut transféré solennellement au Panthéon, accompagné dans les rues de Paris par la dépouille du soldat inconnu, qui fut inhumé sous l’Arc de Triomphe. On associa ainsi, dans une cérémonie grandiose qui faisait taire les dernières polémiques, le retour de l’Alsace et la Lorraine à la France et le cinquantenaire de la République20.

15Malgré tout, l’Action française ne cessa de tenir dans le même opprobre la République et celui qui personnifiait le régime tant honni. Deux officiers proches de l’Action française, le colonel Larpent et le colonel Frédéric Delbecque, publièrent sous un pseudonyme un virulent réquisitoire contre la Défense nationale organisée par les civils républicains. Les documents joints à la démonstration, nombreux, semblaient constituer autant de témoignages accablants contre Gambetta21. Dans le même esprit, Daniel Halévy ironisa sur son « ardent et théâtral génie » qui « poussa les armées de défaite en défaite, toujours obtenant obéissance et sacrifice »22. Les gambettistes n’avaient pas agi dans l’intérêt de la France puisque « l’universel, non la patrie, [était] leur amour »23.

16C’est en réaction contre cette vision négative de l’homme que furent organisées, en 1938, les cérémonies commémoratives du centenaire de la naissance de Gambetta. Dans l’esprit de ses promoteurs, il s’agissait également de réagir contre le pessimisme et le défaitisme qui se développaient face à la politique agressive de Hitler. Émile Labarthe publia un ouvrage qui présentait l’œuvre et la doctrine de Gambetta et donnait la plupart des grands discours commémoratifs24. Pendant la Seconde Guerre mondiale encore, de nombreux résistants puisèrent dans l’exemple de Gambetta la justification de leur combat.

17Finalement, la thèse gambettiste l’emporta. Les historiens de la guerre franco-prussienne, sans nier quelques erreurs d’appréciation et de manœuvre, excusées par la situation particulière de l’occupation, reconnaissent les mérites de l’action de Gambetta25. Sous l’influence, sans doute, de l’histoire héroïque de la Résistance, il ne vient à l’esprit de personne l’idée de blâmer le choix fait par Gambetta de mener une lutte à outrance contre la Prusse. Quant au thème de la Revanche, il a été largement discrédité par les tragiques dérives qu’il a contribué à engendrer au XXe siècle. Il ne se trouve donc plus guère de voix pour reprocher à Gambetta d’avoir, peut-être, ajourné le projet de guerre de revanche, signe que cette question est devenue secondaire

Un pilier de brasserie

18Le deuxième débat qui mettait en jeu des représentations divergentes de Gambetta concernait son allure générale, et en particulier sa mise vestimentaire, qui contrastaient avec celles, strictes et bourgeoises, des parlementaires, quelles que fussent leurs appartenances politiques. Les polémistes, en effet, se gaussèrent de son débraillé, de sa mauvaise éducation, de son ignorance de l’art de la conversation. « Il a d’immenses qualités, disait de lui le Maréchal Canrobert, cadurcien qui avait connu Gambetta tout jeune, mais il s’est formé dans une brasserie et il n’a jamais couché avec une duchesse »26. On relisait sa jeunesse étudiante comme une vie de pilier de bar, quittant le Café de Madrid pour se rendre au Café Procopeet finissant ses soirées au Café Voltaire27.

19Certes, depuis la Restauration et sous l’Empire encore, le simple fait de fréquenter certains cafés était considéré comme une marque de sympathie pour les idées républicaines. La jeunesse républicaine aimait à se retrouver dans les cafés du quartier latin, le Procope, le Buci, le Voltaire ou le Café de l’Europe. Gambetta et ses amis allaient écouter les séances du Corps législatif puis, d’après l’historien Georges Weill, se rendaient au café « recommencer la discussion, approuver ou critiquer les paroles de chaque orateur ». Gambetta se faisait remarquer par son éloquence ; au café Procope, on faisait « cercle autour de lui pour l’entendre discuter sur n’importe quel sujet »28. Ces cafés furent « l’école normale de la politique »29, où se fit en partie l’éducation politique de cette génération. Une fois la République établie, ils furent les « salons de la Démocratie »30.

20De là à confondre républicanisme et alcoolisme, il n’y avait qu’un pas que bon nombre de conservateurs n’hésitaient pas à faire puisque, à leurs yeux, la République était un régime incarnant la médiocrité et le désordre social. Inspirés par les romans de Zola et les traités médicaux, ils considéraient que les cafés étaient le lieu du mal ; alcoolisme et républicanisme constituent deux manifestations d’un même fléau, signe de la décadence dans laquelle le pays était plongé. Cette hantise des cafés inspira les mesures de police de l’Ordre moral. Les cafés républicains furent attentivement surveillés. En l’absence de liberté de réunion, ils étaient suspectés de contrevenir à la loi. Durant l’été 1877, la fermeture de débits de boisson suspects fut l’une des premières mesures antirépublicaines prises par Fourtou, ministre de l’Intérieur du gouverment du 16 Mai.

21Assez logiquement, cette particularité de la sociabilité du personnel républicain influença les historiens hostiles à la République, de Bainville à Daniel Halévy. Pour eux, Gambetta n’avait été qu’un beau parleur. Alors que ses proches rappelaient avec émotion la chaleur de sa voix et ses thuriféraires son magnétisme et sa capacité d’entraîner, ses détracteurs blâmaient son « ministère de la parole »31 qui cachait une incapacité à gouverner. À la tribune, il offrait un spectacle saisissant, mais il était en réalité « moins homme d’État qu’artiste, sublime chanteur de rues »32. Il était un orateur, non un homme d’action33. Ce trait constitua l’un des arguments clés de l’antiparlementarisme qui prit corps au tournant du siècle et qui opposait le parlementaire, bavard, parasite, menteur, à l’homme d’action entreprenant, créateur, vraiement utile à la société. Ce thème fut particulièrement développé dans l’un des romans de Eugène Melchior de Vogüe, Les Morts qui parlent, dont le personnage principal, Elzéar Bayonne, tribun démagogue, n’était pas sans posséder quelques traits de ressemblance avec Gambetta.

22En fait, cette critique constituait un argument de poids pour nier implicitement que Gambetta, le fils d’épicier, pût devenir un homme d’État. Le monde de la boutique était indigne de s’occuper des affaires de la France. La tare du régime républicain était congénitale, les républicains étaient des parvenus, donc des incompétents. Les aristocrates et des grands bourgeois avaient été chassés par les classes moyennes, dont Gambetta avait prédit l’arrivée au pouvoir et dont il représentait l’archétype. Le temps des tripots et du vulgaire avait succédé à celui des salons et du savoir-vivre. Les ducs et les « capacités », c’est-à-dire des élites cultivées et compétentes, avaient laissé la place aux avocats sans causes et aux sous-vétérinaires dont le café était le lieu de rencontre et qui étaient venus à la politique par ressentiment contre les élites. Ils n’en doutaient pas, la République était « le règne des piliers de brasserie »34.

L’Opportuniste

23À partir du moment où il commença de tenir un discours de modération, et surtout après le vote des lois constitutionnelles en 1875, une légende noire se forma à l’initiative de l’extrême gauche. Deux critiques, complémentaires, étaient développées : Gambetta n’était pas fidèle à l’idéal républicain et il tirait des avantages personnels de l’exercice du pouvoir. Les radicaux rappelaient le programme de Belleville de 1869 et l’accusaient de ne pas avoir été fidèle au contrat35. Sa « politique de concessions »36 faisait de lui un nouvel Émile Ollivier37. Son programme était devenu bien tiède, surtout pour ce qui concernait la religion38. Incontestablement, il avait trahi le parti républicain39. Il était un « opportuniste »40.

24Une campagne de calomnie se développa sur le thème de l’enrichissement personnel41. On accusait la République Française et son directeur de profiter de leur audience pour opérer des spéculations boursières42. Gambetta n’était qu’un bourgeois, un capitaliste43. On dénonça « les bénéfices de la maison Gambetta »44. L’installation de Gambetta, devenu président de la Chambre des députés, au Palais d’Orsay suscita des jalousies dans le XXe arrondissement. Il s’était fait aménager, disait-on, une baignoire en argent. Il cherchait les marques de distinction et se moquait désormais de ceux qui l’avaient élu45. Les honneurs excessifs rendus à Gambetta au cours de ses voyages en province faisaient également grincer des dents : il se comportait comme un véritable chef d’État46, comme le Prince Napoléon en 185247.

25En fait, l’accusation d’opportunisme, qui devint un des lieux communs de la vie politique française, traduisait la difficulté de concilier la fonction programmatique et tribunitienne remplie jusqu’alors par les républicains avec le réalisme des responsabilités gouvernementales. Les militants et les électeurs faisaient pression pour que leurs candidats leur promettent de changer le monde, mais ils avaient du mal à accepter que ceux-ci devinssent ensuite des hommes du possible et du raisonnable. Dans le cas de Gambetta, on ne lui pardonnait pas cette mutation qu’il imprimait au « parti républicain », en lui faisant abandonner sa culture révolutionnaire pour devenir un parti de gouvernement.

26Ses amis se chargèrent, après sa mort, de démentir ces rumeurs infondées concernant l’enrichissement personnel de Gambetta. Il ne laissait aucune fortune et sa maison de Sèvres n’avait rien du palais imaginé par les radicaux. Aujourd’hui encore, l’une des préoccupations des conférenciers qui assurent la visite des Jardies est de bien montrer qu’il s’agissait d’une humble maison de jardinier, non d’une somptueuse résidence.

27En revanche, le manque de scrupules qu’on lui prêtait dans les tractations politiques resta associé à son image. Gambetta, après avoir refusé le terme opportuniste, finit par l’assumer, en lui donnant une acception positive : une politique « opportuniste » consistait non à différer les réformes mais à les faire progressivement, quand l’opinion serait mûre pour les accepter. Ne pas agir brusquement mais dans la durée afin de rendre les transformations opérées solides. Cette clarification ne fit pas taire les récriminations des intransigeants. Le terme garda, dans le langage politique français, une connotation négative. Jacques Kayser, l’un des historiens du radicalisme, soulignait la différence qu’il y avait entre le programme de Belleville et celui de Marseille, entre la volonté d’unir les républicains et celui de faire une politique intransigeante. « Et comme l’on comprend les radicaux, écrivait-il, lorsqu’ils reprochent à celui qu’ils auraient volontiers accepté pour chef "atermoiements" et "concessions sur concessions" »48.

28Ce regard suspicieux est encore décelable sous la plume de certains auteurs à propos de Gambetta. La plupart soulignent son sens politique, ses qualités de stratège ou de tacticien, mais les termes utilisés ne sont pas neutres. La « capacité à travailler en coulisse »49 comme la « prudence manœuvrière »50 de ce « politique madré »51 n’appartiennent pas au champ sémantique des vertus reconnues aux grands hommes. Pour Daniel Halévy, les gambettistes formaient un cercle d’ambitieux, sûrs et disciplinés52. Reprenant les dénonciations des intransigeants cinquante ans plus tard, il affirmait que Gambetta avait ignoré ses électeurs de Belleville massacrés et proscrits53.

29Gambetta aurait donc été l’homme d’une camarilla intrigante, habile aux tractations de couloirs mais inapte à exercer le pouvoir. La preuve la plus éclatante avancée à l’appui de cette thèse consistait à faire un bilan du « Grand Ministère ». Annoncée à grand fracas, redoutée ou espérée, l’accession de Gambetta n’eut aucun des effets prévus. Son équipe était composée d’inconnus et ne sut réunir une majorité pour gouverner. Les réformes promises furent à peine esquissées et le cabinet fut renversé après moins de trois mois d’existence. Tel une baudruche, il n’avait pas résisté à l’épreuve du pouvoir. Pour Jacques Bainville, Gambetta était trop impulsif, porté aux extrêmes, influençable et versatile pour faire un homme d’État54.

30Dans les années 1930, on chercha dans la genèse de la République la cause de ses dysfonctionnements. Leurs origines médiocres semblaient expliquer que ces hommes, fascinés par le pouvoir, aient été séduits par les sirènes de l’argent facile. Gambetta aurait plongé la France dans ce fléau si souvent dénoncé, la corruption de la classe politique. Les opportunistes auraient, les premiers, établi des liens entre la politique et les milieux d’affaires55. Par la faute des gambettistes, la République aurait été pervertie dès l’origine. Une telle analyse se retrouve encore sous la plume de certains auteurs56.

31La question des modalités de l’action de Gambetta est à rattacher à la thèse du complot contre la France. Le rôle des loges maçonniques dans l’établissement de la République fut longtemps un objet de passion. D’un côté la franc-maçonnerie se glorifiait de sa contribution à l’établissement de la République. Pour elle, il était hors de doute que tous les francs-maçons avaient milité pour la cause républicaine. De leur côté, les milieux antimaçonniques corroboraient cette thèse. Reprenant les thèmes de Joseph de Maistre et de l’abbé Barruel, ils dénonçaient l’action secrète des loges contre la religion et la monarchie. Pour ne prendre que deux exemples, Mgr de Ségur publia en 1867 Les Francs Maçons, ouvrage qui connut un fort succès de librairie et fut réédité de nombreuses fois57, et Mgr Fava publia en 1883 Le Secret de la franc-maçonnerie. À lire les brochures et, à partir de 1884, la revue La Franc-Maçonnerie démasquée, il ne faisait aucun doute que tous les républicains étaient francs-maçons58. La lutte politique entre les républicains et les conservateurs aurait caché en réalité le combat mené dans l’ombre par la franc-maçonnerie contre la religion catholique. La Troisième République aurait été « la République des loges »59.

32Gambetta fut fêté par les francs-maçons comme l’un des leurs. Le Grand Orient s’associa, en septembre 1938, à la célébration de sa naissance. À cette occasion, le frère Paul Perrin, secrétaire du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France, prononça un panégyrique, en l’honneur du Frère Gambetta, « un grand citoyen, un grand républicain, et un grand franc-maçon »60. Un buste de Gambetta et des médailles frappées à son effigie sont aujourd’hui exposés dans les vitrines du musée de la rue Cadet.

33Sans nier l’interpénétration entre les milieux républicains et la franc-maçonnerie, il convient de nuancer l’idée que les républicains auraient été les agents agissant pour le compte des sociétés secrètes. Certes, les objectifs des uns et des autres se rencontrèrent, mais les républicains ne furent en aucun cas des militants actifs dans les loges61. Reste à expliquer cette double mystification, développée par les catholiques intransigeants et acceptée par la franc-maçonnerie. L’explication par le complot fut, depuis la Révolution, l’explication privilégiée par ceux qui refusaient de reconnaître les transformations qui se produisaient sous leurs yeux et qui se raccrochaient au modèle d’une société ancienne, qui souvent n’existait que dans leur imagination. Affirmer que Gambetta et ses amis étaient des instruments de la franc-maçonnerie, comme le faisait entre autres Daniel Halévy62, c’était aussi contester que le régime républicain était le fruit de la volonté populaire, manifestée par l’exercice du suffrage. Si l’on suivait cette démonstration, la République perdait sa légitimité. Il n’est donc pas surprenant de constater que cette thématique fut particulièrement développée dans l’entre-deux-guerres, au sein de l’Action française et dans les milieux ligueurs.

34Par conséquent, sous deux formes différentes et contradictoires, cette représentation de Gambetta touchait à la thématique du pouvoir. On le soupçonnait de n’avoir pas les qualités requises pour exercer des responsabilités gouvernementales parce que la fonction tribunitienne, qu’on lui reconnaissait, était jugée incompatible avec celle de ministre ou de président du Conseil. D’une certaine manière, on peut dire que la classe politique reconnaissait les différents rôles mais ne voulait pas les confondre.

Le prophète incompris

35Pour répondre à cette accusation d’avoir recherché son intérêt personnel et celui d’un petit groupe plutôt que celui de la Nation et la République, les gambettistes élaborèrent l’image de l’homme généreux et enthousiaste qui, loin d’avoir été un politicien habile, ambitieux et autoritaire était au contraire tombé dans les pièges que lui avaient tendus les politiciens.

36L’échec du Grand Ministère et la vigueur des pamphlet radicaux ou légitimistes conduisit les proches de Gambetta et ceux qui avaient participé à ses entreprises – soldats, journalistes, fonctionnaires, diplomates, ministres, etc. –, à défendre son bilan et à réhabiliter leur ami, dont l’image avait été noircie par ses ennemis. Les premières brochures, qui contredisaient son aspiration à un pouvoir personnel et démontraient au contraire que l’intérêt supérieur de la République l’avait toujours animé, furent diffusées de son vivant63. Après sa disparition, les gambettistes furent les acteurs d’une vaste entreprise de commémoration, qui donna son nom à des avenues et des places, qui lui éleva des statues, qui le transféra au Panthéon. Les discours politiques de ses héritiers contribuèrent à entretenir sa légende, tant au village qu’à la tribune des assemblées ou lors du pèlerinage rituel aux Jardies.

37Par la plume aussi, bon nombre d’entre eux entreprirent de défendre sa mémoire64. On publia ses lettres65, on raconta l’histoire de sa liaison passionnée avec Léonie Léon66 afin de bien montrer sa bonté et son humanité. Ces auteurs estimaient ainsi payer une dette personnelle qu’ils devaient au grand homme en faisant « connaître enfin le cœur de Gambetta, ce cœur que l’on ignor[ait] encore »67. L’ensemble de ces écrits contribua à forger une mémoire pieuse du grand homme.

38Joseph Reinach fut le premier des mémorialistes-historiens de Gambetta. Il écrivit l’histoire du ministère Gambetta afin d’en montrer la cohérence et la force du projet qui l’animait et il publia les discours de son ami. Comme les autres compagnons de Gambetta et comme ceux qui entretinrent sa mémoire, il défendait l’idée que Gambetta avait une conception claire et précise des réformes à opérer pour « républicaniser » le pays68. Loin de n’avoir été qu’un beau parleur et un tempérament brouillon, il avait permis à la France, en se ralliant au parlementarisme, de mettre un point final au processus révolutionnaire.

39Restait, malgré tout, à expliquer le double échec, militaire et politique de cet homme aux qualités si grandes. Pour ses amis, Gambetta avait précisément été la victime de sa magnanimité, qui l’avait empêché de se méfier des bassesses et des chausse-trapes qui lui avaient été tendues au sein même du camp républicain. Les méfiances des uns et les invectives des autres l’avaient abattu, plus sûrement que les attaques frontales de la droite. Pour Scheurer-Kestner, il ne faisait aucun doute que Jules Grévy, dont il dressait le portrait en contrepoint de celui de Gambetta, portait une lourde part de responsabilité dans l’impuissance à agir des dernières années. Incontestablement, Gambetta était l’anti-Grévy. L’un était bon, franc, généreux, tandis que l’autre était rusé, coquin, madré.

40L’un des éléments centraux de l’argumentation des gambettistes reposait sur la description du caractère de Gambetta. Et d’abord le lien particulier qu’il savait créer avec chacun de ses proches. « Gambetta a traversé sa trop courte existence passionnément aimé, écrivit Auguste Scheurer-Kestner, et affectueusement secondé dans sa généreuse politique »69. Ranc exprima avec passion, au lendemain de sa disparition, la force des sentiments qui unissaient ses amis à Gambetta :

41« Oui, on aimait Gambetta ! oui, nous l’aimions tous passionnément, jusqu’à souffrir plus que lui-même de ce débordement de haine qui n’altérait pas sa sérénité. Et si nous lui étions ainsi attachés, ce n’est pas seulement parce que lui aussi nous aimait de son grand cœur, ce n’est pas seulement parce qu’il était bon, ce n’est pas à cause de cet esprit si ouvert, si généreux, si accueillant, si fidèle… non, il y avait quelque chose de plus. On ne pouvait l’approcher sans être conquis, on ne pouvait vivre dans son intimité, entendre les échappées de ses confidences sans être attiré et réchauffé par cette flamme qui ne brûlait que pour la France et pour la République »70.

42Ses amis les plus proches vécurent longtemps dans le souvenir de leur grand homme, regrettant son absence et cherchant à prolonger son action. « Ah ! S’il était là, écrivait Spuller en janvier 1885. Ce n’est pas moi qui parlerais, c’est lui, avec plus de force, plus d’autorité, plus d’éloquence. Comme je serais heureux ! Je n’ai plus d’autre joie en ce monde que de m’inspirer de lui et de faire à sa place et de là ce qu’il ferait »71.

43Il faudrait ajouter à ce charisme la joie qui émanait de lui et qu’il savait communiquer et que même un Daniel Halévy lui reconnaissait :

44« Gambetta avait ce beau don de savoir rendre heureux tous ceux qui l’entouraient, que ce fût un cercle étroit de Parisiens et Parisiennes, ou une multitude d’humbles visages inconnus. Il devinait les êtres un à un ou par foules. Une des sources de sa popularité, alors prodigieuse, c’est qu’il sut exercer ce don prestigieux dans des années très attristées, dans une France préoccupée par un très douteux avenir. Il rayonnait la joie, il la communiquait. Avec cela une habile modération. La démagogie qui lui était naturelle était celle du cœur, nullement celle de la haine ou de l’envie »72.

45Tous les biographes brodèrent à l’envi sur ce canevas. Jacques Chastenet, par exemple, qui puisa dans les écrits des gambettistes, ne ménageait pas les qualificatifs qu’il égrenait dans une litanie redondante. Gambetta était cordial, généreux, chaleureux, bon, humain, dénué de mesquinerie, ouvert à tout ce qui lui semblait beau et noble, enthousiaste, imaginatif, optimiste, confiant, etc.73 Il était de plus, toujours selon Chastenet, un homme de haute culture artistique et littéraire. Sa principale qualité, qui résumait toutes les autres et qui réfutait absolument les médisances des détracteurs, était la magnanimité. La plupart des écrits consacrés à Gambetta s’accordaient pour reconnaître en lui une valeur exemplaire. Comme les biographies de Plutarque, on donnait à admirer ses vertus et à méditer ses actions.

46Au lendemain de la Première Guerre mondiale, on célébra en lui le précurseur de la victoire, l’homme qui avait préparé le redressement du pays et rendu possible la Revanche. Les écrits publiés à l’occasion du centenaire de sa naissance, en 1938, développèrent également une telle analyse. Pour les thuriféraires de Gambetta, elle permettait de rejeter les maux dont souffrait le régime sur les ennemis républicains de leur héros. Pour Émile Labarthe, de « graves erreurs » eussent été évitées si l’on avait écouté ses « paroles prophétiques »74. Il était véritablement un saint de la démocratie75. Quelques décennies plus tard, l’un des derniers biographes, Chastenet, souscrivait à de telles analyses et regrettait que la République n’eût pas été gouvernée par Gambetta. « S’il n’avait pas été écarté du pouvoir par de mesquines jalousies, eût été évité au régime de s’engager dans des voies semées de chicanes ». Il était donc admis que le non-exercice du pouvoir par Gambetta avait été un malheur pour le régime et, probablement, l’origine du dévoiement du parlementarisme76 et de l’évolution de la République vers un système instable et impuissant.

Le fondateur du « modèle républicain »

47La culture politique française connut une transformation profonde avec l’avènement de la Ve République. L’esprit républicain tel qu’il avait été forgé un siècle auparavant disparut. Le legs qu’il transmettait était important, mais perdait sa force et sa cohérence. Sauf pour quelques groupes et quelques hommes qui refusaient l’évolution, les débuts de la Troisième République perdirent leur statut de mythe des origines et la geste des pères fondateurs, reléguée au rang des accessoires, fut progressivement remplacée par celle des résistants. La « République des Jules » fut délaissée tant par le grand public que par les chercheurs.

48Sous l’effet de facteurs multiples, on recommença de s’interroger sur le « modèle républicain » au cours des années 1980. Nul doute que la gauche au pouvoir trouvait dans ce précédent historique une légitimation de l’abandon d’un discours révolutionnaire pour un exercice réaliste du pouvoir. Jules Ferry fut principalement remis à l’honneur : on oubliait le colonisateur pour redécouvrir le fondateur de l’école gratuite, obligatoire et laïque, en laquelle on plaçait tant d’espoir pour recréer le lien social. La figure de Gambetta fut associée à celle de Jules Ferry et des autres « républicains de gouvernement » pris comme un ensemble indissociable. Claude Nicolet, par exemple, considère que Littré, Ferry et Gambetta constituèrent le trio qui contribua à l’implantation d’une partie des thèmes positivistes dans le domaine politique77.

49D’une manière générale, la figure de Gambetta ne se détache pas dans la définition du « modèle républicain », dont la dimension patriotique a été quelque peu gommée, à l’exception d’une interrogation sur son « jacobinisme », soulevée par François Furet78. En une époque de décentralisation et de pacifisme, la dictature qu’il exerça à Tours, l’ardeur qu’il déploya pour lever les armées en province, sa volonté de combattre « à outrance » les Prussiens, qui faisaient écho à la levée en masse et à la politique de Carnot, laissaient planer la suspicion sur le personnage. Cependant, comme le fit remarquer Maurice Agulhon, ce jacobinisme n’avait rien à voir avec un néo-robespierrisme. Il souligna à quel point, marqué comme tous les républicains de sa génération par la lutte contre l’Empire, Gambetta était un défenseur du droit et de la légalité qui, inlassablement, rappelait aux avancés de son parti que la crédibilité du « parti républicain » devant le pays dépendait de sa sagesse et son respect de la loi. Il convenait donc de ne pas confondre la défense de la Patrie avec un esprit libertaire et régionaliste. Gambetta manifesta un grand souci de l’unité nationale et fut préoccupé des prérogatives de l’État79. Le débat entre spécialistes est significatif de l’évolution des représentations de Gambetta. Il avait perdu sa force de mobilisation et d’identification politique et patriotique pour devenir un objet d’étude historique à part entière.

50Il existe donc une véritable mythologie gambettienne qui, à partir d’un socle commun, donna naissance à des interprétations divergentes sur l’homme et le rôle qu’il joua réellement. Gambetta fut hissé au rang de mythe dans la mesure où il pouvait rassembler, post-mortem, ceux-là mêmes que son action avait contribué à diviser : les républicains, tout d’abord, puis l’ensemble des forces politiques, du temps de l’Union sacrée.

51Son histoire se confondait avec la genèse de la République, que l’on écrivit à la manière d’une épopée, où les bons, les républicains, livraient une lutte à mort contre les forces de l’Ancien Régime. Le temps de Gambetta constituait l’âge héroïque de la République80, avant le temps des compromissions et des corruptions. Cette légende des origines donnait au personnel politique sa légitimité. C’est pourquoi elle fut entretenue pieusement par les héritiers et réactivée lorsque le régime semblait menacé, lors de la Première Guerre mondiale puis au cours des années 1930.

52La postérité mémorielle de Gambetta suivit à peu près les aléas de l’historiographie de la République. En 1919, on célébra avec émotion le défenseur de la Patrie, celui qui avait refusé d’abandonner l’Alsace et la Lorraine. À sa manière, il avait été le précurseur du Père la Victoire. Dans les années 1930, le même opprobre fut jeté sur le régime de corruption et d’impuissance et l’un de ses fondateurs. Cinquante ans plus tard, on redécouvrit avec ferveur que le modèle républicain constituait une voie particulière de la démocratie libérale. Il semble que le cycle héroïque gambettiste ait touché à sa fin, laissant la place à d’autres héros plus en phase avec notre temps. Les biographies récentes, qui constituent des synthèses, assorties de commentaires actualisés, n’apportent pas d’élément nouveau81.

Notes

1  Éric Bonhomme, L’Exercice du pouvoir sous la Défense nationale : 4 septembre 1870-8 février 1871, Thèse de doctorat sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Université Paris IV-Sorbonne, 1996.

2  Selon le témoignage d’un intime du président, Bernard Lavergne, Les Deux Présidences de Jules Grévy, 1879-1887, Paris, Fischbacher, 1966.

3  Marlène Guinier, Les Funérailles nationales de Gambetta, Mémoire de maîtrise sous la direction de Rosemonde Samson, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, 1994.

4  Gambetta, Dépêches, circulaires, etc., 4 septembre 1870-16 février 1871, Paris, Charpentier, 1886, 2 vol.

5  Le tableau du musée Carnavalet fut reproduit en gravure et diffusé largement.

6  C’est notamment la thèse développée par le vicomte de Meaux dans ses Souvenirs politiques, Paris, Plon, 1905 et celle de Jacques Bainville, Bismarck et la France d’après les Mémoires du Prince de Hohenlohe, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1918.

7  Il le rencontra début juillet 1877. Voir la « Lettre de Gambetta à Léonie Léon, 30 juin 1877 », Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

8  Observation confirmée par Raymond Poidevin et Jacques Bariéty, Les Relations franco-allemandes 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977,p. 119-120.

9  Jacques Bainville, op. cit.

10  Agathon, Les Jeunes gens d’aujourd’hui,Paris, Plon, 1913.

11  Charles de Freycinet, Souvenirs 1878-1893, Paris, Delagrave, 1913, 2 vol.

12  Juliette Adam, Nos amitiés politiques avant l’abandon de la Revanche, Paris, A. Lemerre, 1908,p. 272-273.

13  Ibid., p. 140.

14  Henri Galli, Gambetta et l’Alsace-Lorraine, Paris, Plon, 1911, p. 228.

15 Ibid., p. 262.

16 Ibid., p. 154-187.

17 Ibid., p. 305.

18  Paul Deschanel, Gambetta, Paris, Hachette, p. 200.

19  Ibid., p. 294.

20  Véronique Magnol-Malhache, Léon Gambetta : un saint pour la République, Paris, Caisse nationale des monuments historiques, 1997.

21  Henri Dutrait-Crozon, Gambetta et la Défense nationale (1870-1871), Paris, Éditions du Siècle, 1934.

22  Daniel Halévy, La Fin des notables, Paris, Grasset, 1930, chapitre 7.

23  Ibid., p. 120.

24  Émile Labarthe, Gambetta et ses amis, Paris, Les éditions des presses modernes, 1938.

25  John Patrick Tuer Bury, Gambetta and the National Defence: A Republican Dictatorship in France, s.d. (trad. fr. Gambetta défenseur du territoire (1870-1871),Paris, Éditions de la nouvelle revue critique, 1937) ; François Roth, La Guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990 ; Stéphane Audouin Rouzeau, 1870. La France dans la guerre, Paris, Armand Colin, 1989.

26  Lettre de Paul Cambon à sa femme du 11 janvier 1882, dans Paul Cambon, Correspondance, Paris, Grasset, t. I, 1940,p. 153.

27  Paul Bosq, Souvenirs de l’Assemblée nationale. 1871-1875, Paris, Plon-Nourrit, 1908, p. 148-150.

28  Georges Weill, Histoire du Parti républicain en France de 1814 à 1870, Paris, Félix Alcan, 1900, p. 464-465.

29  Juliette Adam, op. cit., p. 374.

30  André Delvau, Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris, Paris, E. Dentu, 1962, cité dans Henry-Melchior de Langle, Le petit monde des cafés et débits parisiens au XIXe siècle. Évolution de la sociabilité citadine, Paris, PUF, coll. Histoires, 1990, p. 260. En réalité, comme nous l’avons montré, il existait également des salons républicains. Plusieurs types de sociabilité étaient ainsi combinés.

31  Daniel Halévy, La République des ducs, Paris, Grasset, 1937, p. 352.

32  Ibid., p. 218.

33  Ibid., p. 389.

34  Léon Daudet, Fantômes et vivants. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1917, p. 15.

35  Anonyme, Gambetta à Belleville. 1869-1876, Genève, 1876, 27 pages (Archives de la Préfecture de Police de Paris – dorénavant APP – Ba 919).

36  APP, Ba 918/1, rapport de police du 8 octobre 1878.

37  APP, Ba 919/1, rapport de police des 24 juin et 4 juillet 1876.

38  APP, Ba 921/1, rapport de police du 7 octobre 1877.

39  APP, Ba 918/3, rapport de police du 17 mars 1875 ; APP, Ba 921/1, rapport de police du 17 octobre 1877.

40  Le terme, appelé à un grand avenir, était un néologisme emprunté à la langue italienne.

41  APP, Ba 920, août 1877.

42  APP, Ba 922/1, rapport de police du 1er octobre 1878. Un article du 9 septembre avait, en annonçant la conversion, provoqué une baisse de la bourse. Les déclarations contraires de Gambetta, à Romans, avaient produit une hausse égale.

43  APP, Ba 922/1, rapport de police du 12 octobre 1878.

44  La Comédie Politique, 29 décembre 1878, p. 1, colonnes 1 et 2.

45  APP, Ba 922/2, rapport de police du 7 février 1879.

46  APP, Ba 921/2, rapport de police du 18 septembre 1878.

47  APP, Ba 922/1, rapports de police des 11 et 12 octobre 1878.

48  Jacques Kayser, Les Grandes batailles du radicalisme, Paris, Marcel Rivière, 1962, p. 47-48 et 91.

49  Jacques Chastenet, Gambetta, Paris, Fayard, 1968, p. 370 et 373.

50  Jean-Marie Mayeur, Les Débuts de la Troisième République, Paris, Seuil, 1973, p. 54.

51  Michel Winock, Jean-Pierre Azéma, La Troisième République, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 114.

52  Daniel Halévy, La République des ducs, op. cit,p. 111 et 114.

53  Ibid.,p. 131.

54  Jacques Bainville, La Troisième République, Paris, Plon, 1936, p. 64.

55  Ibid., p. 64.

56  C’est le cas notamment de Jean-Yves Mollier et Jocelyne George, La Plus longue des Républiques 1870-1940, Paris, Fayard, 1984.

57  Voir la présentation qu’en font Émile Poulat et Jean-Pierre Laurant, L’Antimaçonnisme catholique, Paris,Berg international, 1994.

58  Michel Jarrige, L’Église et les francs-maçons dans la tourmente, Paris, Éditions arguments, 1999.

59  E. d’Avesne [pseudonyme du père Bouvier], La République des Loges, Paris, Librairie B. Bloud, 1902 [Bibliothèque nationale, Mss., FM Baylot. Impr. 1619].

60  Discours prononcé par le Frère Paul Perrin à l'occasion de la cérémonie commémorative de la naissance du Frère Léon Gambetta. Assemblée générale du Grand Orient de France,Paris, Grand Orient de France, 1938, p. 20 [Bibliothèque du Grand Orient, Br. 292].

61  Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie française, Paris, Fayard, 1974-1975, vol. 2 et 3 ; Jérôme Grévy, La République des Opportunistes (1870-1885), Paris, Perrin, 1998, chapitre 8.

62  Daniel Halévy, La République des ducs, op. cit., p. 168.

63  Par exemple M. Gambetta et le pouvoir personnel avec un aperçu des nouvelles mœurs administratives par Jean Roc citoyen français, Paris, Auguste Ghio, 1882, 38 p. Il est probable que l’auteur de la brochure fut Joseph Reinach, qui développa longuement ce thème dans son histoire du ministère Gambetta.

64  Francis Laur, Le Cœur de Gambetta, Paris, Payot, 1921 ; Pierre-Baptiste Gheusi, Le Roman de Gambetta, Paris, Éditions Baudinière, 1938.

65  Pierre-Baptiste Gheusi, Gambetta par Gambetta. Lettres intimes et souvenirs de famille, Paris, Librairie Paul Ollendorf, 1909 ; Lettres de Gambetta recueillies et annotées par Daniel Halévy et Émile Pillias, Paris, Grasset, 1938 [sans pagination].

66  Francis Laur, op. cit. ; Émile Pillias, Léonie Léon amie de Gambetta, Paris, Gallimard, 1935.

67  Francis Laur, op. cit., p. 9. L’ouvrage faisait partie de la campagne en faveur du transfert au Panthéon des cendres de Gambetta.

68  Joseph Reinach, Le Ministère Gambetta - Histoire et doctrine, Paris, Charpentier, 1884.

69  Auguste Scheurer-Kestner, Journal [B.N., Mss., n. a. fr. 12 706, f° 334].

70  Le Voltaire, 14 janvier 1883, cité dans Arthur Ranc, Souvenirs, correspondance 1831-1908,Paris, E. Cornély, 1913, p. 338-339.

71  Lettre d’Eugène Spuller à Jules Ferry, 22 janvier 1885 [Bibliothèque municipale de St Dié, Fonds Ferry, correspondance, carton n° 10].

72  Daniel Halévy, La République des ducs, op. cit., p. 219.

73  Jacques Chastenet, op. cit., p. 380 sq.

74  Émile Labarthe, op. cit., p. 8.

75  Ibid.,p. 12-13.

76  Jacques Chastenet, op. cit.,p. 278.

77  Claude Nicolet, L’Idée républicaine en France, Paris, Gallimard, 1982, chapitre 6.

78  François Furet, Histoire de France, t. IV, La Révolution 1770-1880, Paris, Hachette, 1988.

79  Maurice Agulhon, Histoire vagabonde, Paris, Gallimard, 1996, t. III, p. 18-19.

80  Jean-Marie Mayeur, op. cit., p. 107.

81  Pierre Antonmattei, avec une préface de Jean-Pierre Chevènement, Gambetta héraut de la République, Paris, éditions Michalon, 1999 ; Pierre Barral, Léon Gambetta. Tribun et stratège de la République, Toulouse, Editions Privat, 2008 ; Jean-Philippe Dumas, Gambetta. Le commis-voyageur de la République, Paris, Belin, 2011 ; Jean-Marie Mayeur, Gambetta. La Patrie et la République, Paris, Fayard, 2008. Les sous-titres révèlent qu’il s’agit d’opérations éditoriales exploitant la demande de biographies et renforçant les clichés.

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Pour citer cet article

Jérôme Grévy (2016). "Gambetta : la fabrique de la légende". Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l'Art et Musicologie - Numéros parus | 2016-1 | Dossier.

[En ligne] Publié en ligne le 24 octobre 2016.

URL : http://tierce.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=108

Consulté le 24/09/2017.

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Dernière mise à jour : 22 septembre 2017

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